Entretien avec Thibault Renard

A l’occasion de recherches pour une publication à venir (mars 2012) d’un état des lieux des apports de l’IE dans la réalisation d’une stratégie d’export, l’équipe du portail de l’IE s’est rendue à l’ACFCI (Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d'Industrie) pour faire le point. Rencontre avec Thibault RENARD, animateur du pôle intelligence Economique à l’ACFCI.

Q : A la veille d’une réforme importante de votre structure, l’ACFCI, comment définiriez-vous son rôle aujourd’hui ?

R : L’AFCI est à la fois un cœur et une tête de réseau, ayant pour rôle premier celui de l’animation et fédération des chambres de commerce et d’industrie.  Elle utilise pour cela différents réseaux et extranets, séparant initialement les dossiers à caractère territorial pour lesquels elle apportera son appui technique, sa veille et ses expertises … et des dossiers à caractère national ou international qu’elle prend alors à sa charge directement.

Cette dynamique suit l’histoire des chambres de commerce françaises, initialement née d’essaims autonomes de chambres locales qui se fédérèrent progressivement. Aujourd’hui, l’échelon jugé le plus efficient pour la gestion des chambres de commerce est l’échelon régional et non plus local. Le réseau n’a donc pas pour vocation d’être géré directement par le niveau national.

C’est dans ce cadre que le travail de l’ACFCI est pleinement collaboratif, accompagnant et fédérant les initiatives, par exemple en proposant un catalogue de bonnes pratiques et une connaissance techniques des outils, mais aussi en présentant un ensemble de prestations, de moyens de communication et d’échanges permettant la maximisation des synergies régionales.

 

Q : Aux vues de vos observations, quel est l’état des lieux de l’IE territoriale en région ?

R : La situation est globalement positive, une majorité des régions affichant une connaissance et une pratique de l’intelligence économique territoriale. Il n’y a désormais plus de « désert de l’intelligence économique ».

 

Q : Sur quels critères vous basez vous pour donner ce résultat ?

R : De façon pratique, en région, 2 acteurs collaborent dans la définition de la politique économique territoriale : la préfecture de région et le conseil régional. Le bilan de cette combinaison des perspectives est défini, en matière d’Intelligence Economique, dans certaines régions par un Schéma régional d’Intelligence Economique (SRIE).

En plus des SRIE, c’est à travers les documents produits par ces 2 entités, la préfecture de région (et le comité régional d’intelligence économique qu’elle met généralement en place) et le conseil régional (schéma régional de développement économique, voire dans certains cas schéma régional d’innovation), que se jaugent les volontés affichées en matière d’intelligence économique territoriale. Elles sont alors à comparer avec le  contrat de projet état-région pour jauger de la concrétisation de ces volontés.

Ces contrats de projet décrivent alors par le détail les aides financières, les types de formation et de soutien, ou encore les aides pratiques pour la mise en place de dispositif d’IE au sein d’entreprises ou de groupement d’entreprises régionaux.

C’est à l’aune de ces documents que nous pouvons alors affirmer que malgré de grandes disparités, une majorité des régions possèdent une réflexion en matière d’intelligence économique territoriale, et que la totalité y font référence, dans un ou plusieurs de ces documents cadres. Pour autant, l’effort n’est pas encore terminé.

En effet, ce n’est qu’en 2014 avec  l’élection des nouveaux conseillers territoriaux, que  la politique volontariste d’IE régionale se verra confirmée ou infirmée. Le risque, en cas d’abandon après 2014 de cette politique, serait alors que certaines régions qui ne pratiquaient de l’IE que parce que le sujet était « à la mode » et, ou pour s’inscrire dans les initiatives de la préfecture de région, n’abandonnent sur cette lancée. Les orientations choisies en matière d’Intelligence Economique Territoriale par l’exécutif et la future majorité issus des élections de 2012 auront également bien évidemment un impact majeur, l’implication de l’état dans ce domaine demeurant un élément incontournable.

 

Q : Fortes de leur culture plus ou moins développée d’IE, comment les régions pratiquent-elles désormais leur politique d’IE ?

R : Une grande majorité de la communication de l’IE territoriale est encore axée sur une lecture de l’IE défensif. L’IE est également souvent mise en avant dans sa dimension réactive via la veille et la collecte d’informations pour détecter de bonnes opportunités, ou encore comme mutualisation de connaissances, mais pas encore nécessairement comme démarche proactive et dans un souci d’influence de son environnement. Pour autant, il ne faudrait pas croire d’après les retranscriptions que nous en avons que seul cet aspect les intéresse. En effet, cette vision défensive et réactive est aussi due à un prisme journalistique essentiellement axé sur une vision affriolante d’un IE comme pourfendeur de l’espionnage économique.

En réalité, il existe dans certaines régions une partie offensive de l’IE, en parallèle des aspects purement défensifs de sauvegarde des connaissances. Elle se retrouve alors à travers le traitement des questions d’export et d’innovation. Y sont  alors appliquées des techniques de veille offensive en pôles de compétitivité (illustrant alors la technique de la chasse en meute), ou encore de politique d’influence. Le cluster EDEN, regroupant des petites entreprises de défense, en est un exemple parlant.

 

Q : Quels sont les principaux besoins des entreprises en matière d’IE ?

R : Les entreprises de taille régionale ont essentiellement un besoin d’outils pratiques et de formation à ces derniers, le tout à budget très faible. Aujourd’hui, 1/3 des entreprises utilise des processus de veille, ce chiffre augmentant très fortement dès lors que l’on quitte le monde des TPE pour celui des PME, ou celui des entreprises innovantes ou exportatrices. Ce bon chiffre ne doit pas nous leurrer : ce processus de veille est très généralement une tache remplie par un collaborateur en plus de sa mission principale.

Le besoin évident de ces entreprises est alors bien d’accéder presque sans effort à des outils pratiques et accessibles de veille, comme des agrégateurs de flux ou des univers Netvibes.

Une solution cependant existe pour compenser ce manque de moyens dans les TPE et petites PME: la mutualisation (sous le patronage ou non de la CCI) d’entreprises d’une même filière afin de partager ces couts de veille et donc de profiter collectivement de ces atouts.

 

Q : Dans ce périmètre large d’IE, allant de simple veille technique à une politique d’influence, quelle est la place des CCI ?

R : Le rôle des CCI et de l’Etat en région est de créer une amorce, de déclencher via un processus de sensibilisation et d’une dynamique d’IE au sein des entreprises. A la suite de ce premier mouvement, les CCI se chargent d’appuyer au quotidien cette dynamique en proposant un certain nombre d’informations, d’outils et de formations au profit des entreprises n’ayant pas les moyens de recourir à des acteurs privés.

Le rôle de ces acteurs privés est alors bien d’accompagner cette marche en avant de l’IE au profit des entreprises qui se sont développées ou qui avaient déjà une taille suffisante pour nécessiter l’utilisation à temps plein de compétences spécifiques. Dès lors, loin de rentrer en  conflit d’intérêt avec les services déployés par l’état, ces acteurs privés ne font qu’amplifier cette politique d’IE.

 

Q : Quels comparatifs pourriez vous faire entre les chambres de commerces françaises et leurs équivalents étrangers ?

R : Les chambres de commerce françaises ont un grand avantage : les entreprises sont nécessairement ressortissantes d’une chambre de commerce, ce qui confère une grande puissance à ces structures. Dans une bonne partie du monde, les chambres de commerces fonctionnent sur un système d’adhésion.  Cette différence de structure conditionne de ce fait leurs actions, mais aussi leurs intérêts. Alors que les chambres françaises fonctionnent pour moitié sur leur chiffre d'affaires et certains produits et pour moitié de recettes fiscales et subventions qu’elles perçoivent, beaucoup de chambres étrangères ne vivent que des cotisations de leurs adhérents.

De ce fait, il existe une logique de service publique et d’appui aux acteurs économiques du territoire dans les chambres françaises et pas forcément dans les autres modèles, ces derniers ne travaillant alors que pour leurs adhérant-contributeurs. Ce modèle permet aussi de générer une dynamique collective de travail, correspondant bien à la logique actuelle de travail collaboratif.

De plus, cette dimension permet aux chambres françaises d’être le premier réseau d’Europe communautaire.

Au final, cette spécificité française lui permet de développer une logique gagnante de territoires, complémentaires des fédérations et associations syndicales.

Une précision également : le rôle des chambres de commerce est défini par la loi, ce qui impacte leur marge de manœuvre tout en leur donnant une légitimité sur des sujet tels que l’intelligence économique.

 

Q : Dans cette logique, quelles places possèdent les CCI-FE ?

R : Il s’agit là de deux réseaux partenaires et cousins, mais possédant des logiques d’utilisation et de structures propres. En effet, les CCI-FE pour leur part reposent sur une base d’adhérents. De ce fait, l’expression « d’équipe de France de l’export», si elle cherche bien à traduire cette volonté de clarification des rôles et de partage de la réussite des entreprises à l’export, peut pour autant être trompeuse, les différentes unités qui la composent ne pouvant être fédérer sous une seule direction. En effet, possédant leurs règles d’utilisation propre, le regroupement  de ces différentes entités sous une même direction détruirait leurs possibles synergies et ne contribuerait pas alors à améliorer le système.

Le grand avantage français dans sa politique d’aide à l’export est que toutes les structures dont elle pourrait avoir besoin sont déjà en place (directions régionales du commerce extérieur/ CCI International / CCI-FE/…) et travaillent de concert.

 

Q : De ce fait, comment espérer réussir une politique globale d’export ?

R : Le réseau français à l’étranger est en soi sa propre richesse. La France possède le deuxième réseau mondial d’influence (tant diplomatique que commercial et culturel). La vraie question n’est donc pas tant de créer ou recréer ce réseau, mais bien augmenter les synergies au sein de ce réseau.

L’Etat dans ce système ne peut pas alors décider unilatéralement, les CCI-FE par exemple ne touchant pas de subsides de la France. Seules les missions économiques pourraient suivre cette politique directe. Ainsi, celles-ci sont divisées en mission économique de type régalien (travaillant alors pour l’Etat et devant réaliser de la veille au profit des entreprises nationales implantée dans leur sphère de compétences) et à mission commerciale (se concentrant sur l’aide à l’export de produits et entreprises spécifiques).

 

Q : Comment entrainer progressivement les systèmes diplomatiques et leurs structures vers des logiques offensives d’IE ?

R : N’oublions pas que concernant les agents diplomatiques et consulaires, ou encore  ceux des missions économique, qu’il existe, pour diverses raisons et selon les catégories de personnels, une règle les empêchant de rester plus de trois à six ans dans un même pays. De ce fait, malgré leur prise de conscience d’impératifs économiques, ils ne peuvent avoir dans le pays où ils exercent d’implication sur le long terme en matière de déploiement de politiques stratégiques d’IE, notamment dans des dimensions de type constitution d’un réseau personnel d’influence ou de management durable des connaissances stratégiques.

Pour autant, il est possible de développer au sein de ces corps une culture réseau, leur servant lorsqu’ils sont en poste. C’est dans ce sens que Frédéric Lacave, parmi les objectifs de son plan d’action qu’il présenta à l’occasion des assises de l’intelligence économique à Bercy, proposa la formation des diplomates à l’intelligence économique. Ceux-ci ont en effet intégré progressivement le fait que seules l’influence culturelle et politique ne suffisent plus, mais beaucoup n’ont pas encore reçu les formations correspondantes au maintien ou à l’accroissement de la puissance économique.

En résumé, dès lors que le réseau aura acquis cette grille de lecture et cette pratique d’intelligence économique offensive, la France possèdera un atout considérable par rapport à d’autres pays.

 

Q : Aux vues de l’ensemble de ces dispositifs parfois complexes, que pensez-vous de l’organisation sous forme de guichet unique pour l’aide à l’export ?

R : Cette proposition est en cours de réalisation. Désormais une séquence cohérente d'accompagnement sur les marchés étrangers est assurée via UbiFrance et le relai après implantation est ensuite transmis à la mission économique implantée dans le pays concerné. En effet, désormais les missions économiques à caractère commercial sont des délégations d’UbiFrance, limitant les risques de flottement lors de cette transition. Le reste des démarches de facilitation des échanges (entre CCI, CCIFE et UbiFrance notamment) est quant à clarifié via le dispositif de « l’équipe de France de l’export ».

 

Q : Qu’est ce qu’est le Réseau Entreprises Europe ?

R : C’est un réseau à destination des entreprises, et en particulier les PME, permettant d’obtenir des contacts à l’échelon européen et de trouver les démarches à suivre pour y être performant. Ce réseau sert par ailleurs de vecteur de communications d’influence. Pour autant, il n’est en rien un défenseur de causes européennes, mais bien simplement un vecteur d’entrée, par exemple  en vue d’une démarche de lobbying ultérieure auprès des décideurs européens.

 

Q : Que doit-on comprendre des politiques européennes d’intelligence économique attachées aux problématiques d’export ?

R : L’Europe n’a pas pour rôle de nous aider directement à exporter ou appuyer des « champions européens » mais seulement de promouvoir le commerce libre et équitable et de défendre ses intérêts, notamment lors des négociations commerciales internationales où les États membres de l'UE sont représentés par la Commission européenne. Dans ce dernier cas elle est très active, et ses nombreux recours à l’ORD de l’OMC sont là pour en témoigner. Pour autant, face à la multiplication des pratiques déloyales non qualifiables (monnaie sous-évaluée, dumping social,…), le rôle de l’Europe doit être redéfini pour passer du réactif au proactif.

Face à cette réalité, cette redéfinition est particulièrement compliquée car on ne peut avoir de raisonnement purement export de produit. En effet, la richesse d’une région est le résultat des différentiels de biens qu’elle a produit (sous forme de balance commerciale), mais aussi des investissements ou capitaux qu’elle a réussi à faire venir (via le tourisme par exemple). De ce fait, en fonction des sources de richesses que l’Europe souhaite se voire conférer, elle doit s’appliquer à avoir une politique commerciale d’export plus ou moins agressive, afin de ne pas détériorer non plus son attractivité. Un choix à 27 n’existant pas, mais plutôt un consensus, la réponse risque de mettre du temps à être déterminée.

Pour autant, l’Europe n’a pas abandonné totalement le secteur de l’aide à ses producteurs et mène notamment une politique d’aide à l’innovation et à la compétitivité. Cette politique en amont de phase permet alors de résoudre son dilemme tout en soutenant la valorisation de ses différentes richesses créatrices.

De plus, reconnaissant l’existence de certains secteurs stratégiques (comme l’agriculture dans le cadre de la réforme de la PAC par exemple), l’Europe a surtout besoin de définir concrètement les secteurs correspondants à cette définition.

 

L'équipe du Portail.

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