La signature du partenariat stratégique entre la Russie et l’Iran marque un tournant dans leurs relations et dans l’environnement géopolitique au Moyen-Orient. Ce rapprochement consolide le russe Rosatom comme acteur majeur du nucléaire civil international, fragilisant les industriels français et leur accès à l’uranium.
Signature d’un nouveau partenariat stratégique entre l’Iran et la Russie
Le 17 janvier 2025, les présidents russe et iranien, Vladimir Poutine et Masoud Pezechkian, ont signé un traité de partenariat stratégique global. Ce dernier est entré en vigueur le 2 octobre 2025 et marque un tournant dans la relations russo-iranienne, exprimant une volonté de coopération commune. Toutefois, les rapports de forces restent déséquilibrés entre les deux puissances. Toutes deux subissent un isolement de la part de l’Occident, origine même de leur souhait de renverser ce rapport et de développer leur hégémonie.
De son côté, la Russie écope de nombreuses sanctions internationales depuis l’annexion illégale de la Crimée en 2014. Ces mêmes sanctions se sont multipliées depuis le déclenchement du conflit ukrainien en février 2022, portant à 19 le nombre de sanctions adoptées par l’Union Européenne en 2025. en février 2022.
A contrario de l’accord d’alliance militaire signé en juin 2024 par la Russie et la Corée du Nord qui s’illustre notamment par l’envoi de troupes nord-coréennes en Ukraine, le traité de partenariat stratégique global russo-iranien n’engage pas d’aide réciproque automatique en cas d’attaque de l’un des deux pays signataires. En revanche, il contient une clause de non-assistance à un tiers jugé comme « ennemi » et détermine un antagoniste commun : l’Occident. Le traité porte sur différents secteurs de coopération : économique, nucléaire civil, champ médiatique, catastrophes naturelles et d’origine humaine ou encore collaboration étroite et conduite d’exercices militaires communs.
Selon, François Heisbourg, conseiller spécial à l’ISS (International Institute for Strategic Studies) et conseiller spécial du président de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), cet accord relève plus « de la déclaration d’intention que d’une réalité plus concrète ». Cette coopération est donc à nuancer, elle est de fait un rapprochement voulu par les deux protagonistes mais n’est synonyme ni d’alliance militaire, ni de partenariat irrémédiable.
Relation russo-iranienne entre suspicion et coopération
De facto, depuis 1979 et la révolution islamique iranienne, les rapports russo-iraniens ne sont pas linéaires, oscillant entre suspicion et coopération. Les divergences idéologiques entre le communisme soviétique et l’islamisme politique se sont atténuées après la période de reconstruction iranienne post-1988, suite au conflit irano-irakien et à la dislocation de l’URSS en 1991.
En 2001, les deux nations sont liées par la signature du président iranien Khatami d’un traité sur les éléments fondamentaux des relations mutuelles. Ce traité est centré autour du développement du nucléaire civil en Iran et de la vente de matériel militaire russe. Néanmoins, la crise du nucléaire iranien, des années 2000 à 2010, a provoqué un éloignement de l’Iran. Le président russe Medvedev, au pouvoir de 2008 à 2012, s’aligne sur les sanctions de l’ONU contre l’Iran, en parallèle d’une politique de rapprochement avec l’Occident. Ce tournant russe vers l’Occident se caractérise par la priorisation d’une relance de la relation américano-russe sous la présidence d’Obama en 2009 qualifié de « reset ». Cette coopération se concrétise en avril 2010 lors de la signature du Traité New Start, visant à réduire à 1550 le nombre d’ogives nucléaires russes et américaines.
L’échec de cette politique de rapprochement de la Russie avec l’Occident entre 2008 et 2012, voit les printemps arabes et le conflit civil syrien, ayant débuté en 2011, comme catalyseurs d’intérêts pour la Russie et une reprise de coopération avec l’Iran. Cette assistance commune au régime de Bachar El Assad s’illustre par la présence terrestre via les Gardiens de la Révolution, ainsi que par proxy à travers le Hezbollah libanais. En parallèle, l’accès aux bases aériennes iraniennes permet à la Russie de maintenir sa présence sur la zone en lançant des frappes sur le territoire syrien.
L’Iran face à la pression internationale
En parallèle, à partir de 2002, la communauté internationale suspecte l’Iran de mettre en place des programmes et moyens pour se doter de l’arme nucléaire. Ces suspicions seront confirmées par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Après douze ans de négociations, un accord sur le nucléaire iranien est conclu à travers le Plan d’action global commun – JCPoA, endossé par la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée le 20 juillet 2015. Signé à Vienne par l’Iran, la Chine, les Etats Unis, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et la Russie, l’accord garantit le caractère exclusivement civil et pacifique du nucléaire iranien. Cependant, l’Iran reste l’objet d’un embargo sur la vente de missiles balistiques et d’armes lourdes.
Le retrait américain de l’accord de 2018 dans le cadre de la stratégie de « pression maximale sur l’Iran » est suivi d’une reprise immédiate de toutes les sanctions américaines contre l’Iran. Toutefois, ce retrait unilatéral n’entraîne pas la reprise des sanctions des autres pays signataires de l’accord de 2015.
Les sanctions onusiennes n’ont été formellement rétablies contre l’Iran qu’à partir de septembre 2025, après l’échec des négociations du programme nucléaire iranien, rétablissant l’embargo sur le matériel militaire et nucléaire, de lourdes restrictions financières, des contrôles renforcés, ainsi que l’interdiction de voyage sur les personnes et cargaisons jugées suspectes.
En outre, la stratégie « Regard vers l’Est » (en iranien Negah bé Shargh), débutée en 2021 par le président iranien Raïssi, afin de rompre l’isolement en renforçant les relations avec la Russie et la Chine, a permis à l’Iran d’intégrer l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en juillet 2023 et les BRICS + en janvier 2024. De cette manière, en accédant aux BRICS+, l’Iran peut adhérer aux systèmes de contournement de paiement alternatifs à SWIFT (CIPS chinois, BRICS Pay). Ce faisant, la république islamique renforce sa stratégie d’économie de résistance lancée en 2009 pour contourner les différents embargos exercés à son encontre.
Cette stratégie iranienne converge avec la politique initiée par Moscou de « Virage vers l’Est » à la suite de l’invasion de l’Ukraine. En juillet 2022, le président Poutine reçoit notamment un soutien marqué du guide suprême iranien, Ali Khamenei, concernant le conflit ukrainien. Ainsi, la guerre en Ukraine représente un accélérateur de coopération dans le cadre militaire entre les deux puissances. Téhéran profite ainsi de la levée de l’embargo de l’ONU sur les armes en octobre 2020 en fournissant des obus, des munitions, des roquettes, des pièces détachées, des missiles balistiques ainsi que des drones Shahed 136 produits sur le sol russe et rebaptisés Gueran-2.
Le nucléaire civil comme outil d’influence
Le 26 septembre 2025, l’entreprise iranienne Hormoz et l’entreprise russe Rosatom ont signé un accord valorisé à 25 milliards de dollars dans le nucléaire civil. Cet accord prévoit la construction de quatre centrales nucléaires dans la province de Hormozgan, au sud de l’Iran. Le total de la production de ces centrales devrait s’élever à environ 5000 MW d’électricité.
L’Iran et la Russie coopèrent déjà dans le domaine nucléaire. En 1993, Téhéran et Moscou signent un accord sur le nucléaire civil qui permet à la Russie de reprendre la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr. Ce nouvel accord permet aux ingénieurs russes de partager leur savoir-faire dans la confection et la construction de réacteurs modulaires. En novembre 2025, le Financial Times révèle que des scientifiques iraniens se sont déjà rendus en Russie. Cette visite, qui n’a pas été rendue publique, s’inscrit dans une série d’échanges entre des instituts de recherche militaires russes et l’Organisation pour l’innovation et la recherche en matière de défense (SPND). Cette invitation de la part de la Russie mentionnait une opportunité de collaboration technique. Ainsi, l’Iran pourra rattraper son retard technologique en s’appuyant sur le retour d’expérience et les savoirs techniques des ingénieurs russes.
Ce partenariat vient renforcer la présence de la Russie sur le marché du nucléaire iranien que la France et l’Allemagne ont abandonné en 1989. Tout comme les occidentaux, la Russie ne souhaite pas que l’Iran devienne une puissance dotée de l’arme nucléaire. Le nucléaire iranien est ainsi devenu un sujet de guerre informationnelle et les frappes des Etats-Unis sur des sites d’enrichissement d’uranium ont rendu l’évaluation de l’avancement du programme difficile. Les frappes d’Israël et des Etats-Unis sur l’Iran venaient de la volonté de mettre un terme au programme d’enrichissement d’uranium de Téhéran mais les réelles conséquences de l’opération sur les activités sont inconnues. Fin septembre 2025, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni brandissaient la menace d’une reprise des sanctions (permise par l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien) si Téhéran refusait d’autoriser l’AIEA (l’Agence internationale de l’énergie atomique) à reprendre les inspections. Après la guerre des douze jours et les frappes américaines contre des infrastructures nucléaires iraniennes, l’AIEA a exigé de l’Iran de pouvoir inspecter les réels dégâts sur les sites iraniens. En effet, si l’Iran a autorisé l’agence à inspecter la centrale de Bouchehr, le gouvernement refuse toujours l’accès à des centrales plus stratégiques comme celle de Natanz, Fordo et Ispahan. De plus, le directeur de l’AIEA, Rafael Grossi, déclare que l’agence a perdu la trace du stock de 440 kilos d’uranium enrichi à 60 %. Ce stock est le plus proche du seuil critique de 90%.
Ce partenariat autour du programme nucléaire permet à la Russie d’injecter des capitaux stratégiques en Iran et de s’imposer dans la région en tant que puissance exportatrice de nucléaire civil. Le transfert des technologies nucléaires ne serait pas possible sans le contournement des sanctions occidentales qui touchent surtout le programme nucléaire Iranien. La Russie et l’Iran ont mis en place un système de carte bancaire alternatif. Le système Shetab iranien est désormais associé au système Mir Russe et depuis mai 2025, les Iraniens peuvent faire des achats en utilisant l’application MirPay.
Répercussions sur la France
Le rapprochement nucléaire entre la Russie et l’Iran constitue un risque stratégique pour le nucléaire français à cause d’une compétition accrue sur le marché de l’approvisionnement en uranium. Le nucléaire demeure un atout central pour la France, assurant 75 % de sa production électrique et 40 % de son mix énergétique selon le ministère de l’Environnement. Dans un monde traversé par des crises énergétiques, il est devenu synonyme d’autonomie grâce à une énergie décarbonée et exportable. La dernière mine française ayant fermé en 2001, et avec un besoin annuel de 8 000 à 9 000 tonnes d’uranium naturel, la France dépend entièrement de l’étranger. Or, 46 % de l’uranium importé provient du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. L’expansion de Rosatom, qui s’approvisionne principalement dans ces deux pays, fait peser une pression croissante sur cet accès stratégique. À titre d’exemple, entre janvier et juillet 2024, la Chine et la Russie représentaient à elles seules 84,9 % des exportations d’uranium du Kazakhstan, tandis que le groupe français Orano n’en a réceptionné que 7,5%.
Le pacte russo-iranien renforce également Rosatom comme concurrent sérieux des industriels occidentaux du nucléaire. EDF et Orano sont non seulement exposés à une concurrence accrue pour l’accès à l’uranium, mais aussi à une compétition grandissante sur les marchés émergents. Rosatom est perçue comme une option avantageuse, prenant en charge l’essentiel des coûts ainsi que la formation du personnel, et livrant des infrastructures « clés en main ». A contrario, les centrales françaises connaissent un succès moindre sur le marché international à cause de technologies plus chères et complexes à implémenter, ce qui occasionne d’importants retards. La présence de réacteurs Rosatom opérationnels ou en construction dans 16 pays contribue à faire de l’accord russo-iranien un modèle nucléaire non occidental. En octobre 2023, le Burkina-Faso et le Mali ont d’ailleurs signé un accord de coopération avec Rosatom pour développer leurs capacités nucléaires. Contrairement à Rosatom, tournée vers la construction de centrales à l’étranger, Orano et EDF restent concentrés sur les technologies du cycle du combustible et la construction de centrales à échelle nationale. Rosatom et EDF demeurent toutefois en concurrence directe, du fait qu’EDF cherche à exporter ses technologies de réacteurs nucléaires EPR et SMR. En juin 2025, Rosatom a notamment été choisie pour la construction de la première centrale nucléaire au Kazakhstan, avec EDF arrivant en troisième place à l’appel d’offres. L’accord russo-iranien renforce ainsi l’image dominante de Rosatom et réduit les perspectives d’exportation françaises.
L’influence géopolitique française est enfin menacée par l’affaiblissement du régime de non-prolifération (AIEA). Le retrait partiel de l’Iran du JCPOA en 2019 a réduit l’efficacité des inspections menées par l’AIEA, organisation dont la France est membre et garante du caractère pacifique des programmes nucléaires. Bien que les futures centrales Rosatom en Iran resteront officiellement sous la supervision de l’Agence, les pays occidentaux perdent leurs leviers d’influence, la Russie contrôlant désormais l’accès technique et diplomatique au programme iranien. En 2022, l’Iran a notamment débranché plusieurs caméras de surveillance de l’AIEA sur des sites sensibles tel que le site d’enrichissement d’uranium de Natanz. Cette situation nourrit les inquiétudes quant à un enrichissement potentiellement supérieur à 60 %, seuil associé au nucléaire civil, notamment une fois les centrales achevées et sous contrôle des autorités iraniennes. Cela survient sur fond de fortes tensions avec Israël, qui accuse Téhéran de viser l’arme nucléaire et de disposer pour cela d’un stock considérable d’environ 400 kg d’uranium enrichi.
Quelle stratégie pour affirmer l’influence nucléaire française ?
De son côté, la France ne peut se contenter de suivre face à l’expansion de Rosatom et se limiter à une logique défensive axée seulement sur la sécurisation des approvisionnements. Elle doit elle aussi s’inscrire dans une stratégie d’influence nucléaire, combinant puissance industrielle, diplomatie énergétique ainsi que partenariats de long terme. Face aux pays émergents, la France doit s’appuyer sur sa crédibilité technologique, notamment en mettant en avant l’EPR 2 (réacteur nucléaire à eau pressurisé conçu par EDF et Framatome), et les SMR français, dont la taille plus compacte s’adapte mieux aux marchés émergents que les grandes centrales.
Pour davantage se positionner face à Rosatom, les entités françaises peuvent insister sur la sécurité et conformité aux normes internationales, là où Rosatom peut être perçu comme opaque ou engagé politiquement. L’État peut également jouer un rôle central. En couplant nucléaire et diplomatie, l’État français peut se positionner comme gage de confiance, capable d’accompagner ses industriels par des accords intergouvernementaux, des garanties financières et des coopérations scientifiques. Ces offres types « clés en main » peuvent comprendre financement, formation, combustible et maintenance, à l’instar de Rosatom.
La France doit s’entourer d’acteurs clés dans le but de bâtir des alliances ciblées. Pour contrer les pays graduellement plus sous influence de la Russie, la solution peut se trouver dans le renforcement des coopérations avec des producteurs stables et politiquement fiables tels que le Canada et l’Australie, déjà intégrés aux chaînes d’approvisionnement occidentales. Cela offrirait une diversification essentielle face aux risques géopolitiques.
Enfin, la France peut renforcer ses alliances avec les acteurs nucléaires occidentaux pour structurer une réelle réponse industrielle face à l’expansion de Rosatom. Concrètement, cela pourrait passer par une répartition des tâches : Westinghouse (États-Unis) et Mitsubishi (Japon) pourraient se concentrer sur la fourniture de réacteurs et de composants clés, tandis que les compagnies françaises assureraient la fabrication de combustible et la gestion des services après-vente. À échelle européenne, une meilleure coordination entre membres d’Euratom servirait à la fois à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en uranium et en matériaux critiques, et de garantir la cohérence des standards techniques et réglementaires.
Manon Perez, Félix Couratin, Juliette Masse
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