Accord de coopération nucléaire entre Paris et Londres : fusion des forces ou alliance de souverainetés ?

En juillet 2025, Paris et Londres ont annoncé un accord inédit de coordination nucléaire, présenté comme une réponse commune à la dégradation rapide du climat stratégique mondial. Face à la guerre en Ukraine, à la montée des arsenaux chinois et à l’incertitude du parapluie américain, les deux seules puissances nucléaires d’Europe occidentale cherchent à réaffirmer leur autonomie et leur crédibilité. 

L’accord repose sur une double ambition : approfondir la coopération technologique issue du traité de Lancaster House (2010) et l’harmoniser dans un cadre de souveraineté nationale préservée. Il s’inscrit dans une trajectoire historique marquée par six décennies de méfiance et d’occasions manquées, et interroge sur la portée réelle de cette relance partenariale, symbolique ou véritablement opérationnelle.

Héritage d’une coopération longtemps contrariée

Depuis les années 1960, la coopération nucléaire franco-britannique a été rythmée par la rivalité, les malentendus et quelques gestes pragmatiques. En 1956, Washington exerce une forte pression diplomatique et financière pour stopper l’intervention française dans le canal de Suez. Ce rappel de vulnérabilité vis à vis de ses propres alliés a convaincu le Général de Gaulle de doter la France de l’arme nucléaire afin de garantir son autonomie stratégique. À la même époque, le Royaume-Uni reste étroitement lié à Washington par le Mutual Defence Agreement de 1958, qui lui interdit toute transmission de technologie sensible sans accord américain. Cette dépendance est toujours d’actualité : les missiles Trident (missiles balistiques intercontinentaux lancés depuis des SNLE), bien qu’opérés par Londres, sont conçus aux États-Unis et doivent régulièrement retourner outre-Atlantique pour maintenance chez Lockheed Martin, soulignant la fragilité de l’autonomie technologique britannique dans ce domaine. Les Premiers ministres Macmillan, Wilson puis Heath tentent néanmoins de séduire Paris en évoquant une entente nucléaire européenne pour appuyer l’entrée britannique dans la Communauté économique européenne (CEE). Ces initiatives échouent face au veto français et à la dépendance britannique à l’égard des États-Unis. La fin de la guerre froide change la donne : les présidents français, de Chirac à Sarkozy, cherchent une convergence stratégique sans renoncer à la souveraineté nationale. En 2010, le traité de Lancaster House concrétise cette évolution : il crée des centres communs de simulation à Valduc et Aldermaston, permettant aux deux nations de tester la fiabilité de leurs têtes nucléaires sans essais réels.

Les contours précis de l’accord de 2025

Signée à Northwood le 10 juillet 2025, la Déclaration de coopération nucléaire franco-britannique franchit un cap, et crée un groupe de pilotage, placé sous la Présidence française et le Cabinet Office britannique, pour orienter la coopération doctrinale et technologique.

Le texte stipule que « nos forces nucléaires, bien qu’ indépendantes, peuvent être coordonnées », tout en réaffirmant que « toute menace extrême contre l’Europe appellerait une réponse conjointe », principe déjà formulé à Chequers en 1995. Cette déclaration, saluée comme « historique » par Keir Starmer, ancre l’idée d’une solidarité stratégique sans partage d’arsenaux .

Sur le plan technique, l’accord étend la coopération scientifique entamée avec le programme Teutates. Les installations de Valduc et Aldermaston demeurent au cœur du dispositif : la Déclaration de Lancaster House 2.0 engage les deux pays à « utiliser davantage les installations de l’autre » et à renforcer les échanges de chercheurs. La coopération reste strictement encadrée : elle concerne la simulation, la recherche et la sûreté, non les armes elles-mêmes.

Parallèlement, Londres et Paris réorganisent leur Force expéditionnaire conjointe (CJEF) en une Force commune interarmées, tournée vers la dissuasion et la haute intensité dans le champ euro-atlantique. Le 11 juillet 2025, le ministre britannique de la Défense John Healey présente au Parlement cette modernisation comme un « changement générationnel » garantissant une coordination « sans fusion des chaînes de commandement » .

Enfin, l’accord s’inscrit dans une « entente industrielle » plus vaste : développement du missile FMAN/FMC, modernisation des Storm Shadow/SCALP, coopération sur les armes à énergie dirigée et sur la défense IAMD.

Un accord plus politique que militaire

À défaut d’adopter des mesures techniques et concrètes, l’accord de 2025 a une vocation diplomatique forte. Il répond à une double logique : restaurer la crédibilité de la dissuasion européenne et conforter le rôle international des deux pays. Pour Londres, il s’agit de préserver un ancrage continental après le Brexit et de compenser la dépendance à Washington. Pour Paris, l’enjeu est de renforcer sa capacité de dissuasion tout en consolidant la doctrine d’« autonomie stratégique européenne ». Cette alliance accroît la visibilité des deux États sans remettre en cause leur indépendance de décision. Aucune doctrine d’emploi commune n’est envisagée et les arsenaux restent séparés. Le caractère politique prime sur la logique militaire : la coordination vise avant tout à envoyer un signal de cohésion stratégique à la Russie. L’accord consacre une alliance de souverainetés plutôt qu’une fusion de forces. En définitive, cette initiative réaffirme la singularité du tandem franco-britannique : deux puissances moyennes unies par la dissuasion, décidées à défendre ensemble la stabilité nucléaire de l’Europe.

Milo Mauban, Oscard Bruneau

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