La capture de Nicolás Maduro a révélé l’existence d’un réseau d’individus d’origine syro-libanaise occupant des postes stratégiques au sein de l’appareil d’État vénézuélien. Ce réseau n’est pas constitué d’exécutants de second ordre, mais regroupe, à lui seul, les architectes et les facilitateurs des opérations du Hezbollah au Venezuela.
Pendant deux décennies, ils ont utilisé leurs positions officielles au sein de l’appareil d’Etat vénézuélien pour transformer les institutions gouvernementales en instruments du crime organisé, et créer les filières administratives par lesquelles transitent drogue, or et réseaux terroristes. Cette deuxième partie identifie ces facilitateurs clés : leurs noms, leurs carrières et leurs responsabilités dans ce vaste réseau criminel.
Un réseau syro-libanais à la tête des opérations
Ce qui distingue la présence du Hezbollah au Venezuela de ses autres bases opérationnelles mondiales, c’est l’intégration profonde de l’organisation dans la structure même de l’État. Contrairement à ses opérations clandestines en Afrique de l’Ouest ou en Asie du Sud-Est, où le Hezbollah doit opérer dans l’ombre, au Venezuela, l’organisation bénéficie de la couverture consentie et consciente d’un gouvernement qui a volontairement ouvert ses portes à l’organisation. Cette complicité institutionnalisée n’aurait pas été possible sans un groupe d’intermédiaires clés : des individus possédant à la fois la légitimité politique pour accéder aux postes clés du pouvoir, la crédibilité culturelle pour interagir avec les réseaux libanais diasporiques, et la loyauté idéologique envers le projet bolivarien de Nicolás Maduro ou simplement l’appât du gain criminel.
Tareck El Aissami : l’homme-clé de la connexion Iran-Hezbollah
Tareck El Aissami, d’origine syro-libanaise, a constitué le principal relais de l’influence iranienne et du Hezbollah au Venezuela. Né le 12 novembre 1974 au Venezuela, il a occupé des postes stratégiques d’une sensibilité majeure : ministre de l’Intérieur et de la Justice, responsable des services d’immigration, vice-président de la République de janvier 2017 à avril 2023, et enfin, ministre du Pétrole. En février 2017, le département du Trésor américain le désigne comme trafiquant de stupéfiants, l’accusant d’avoir facilité depuis 2008 le transport de cocaïne entre la Colombie, le Venezuela, le Mexique et les États-Unis.
Le contrôle de Tareck El Aissami sur le ministère de l’Intérieur représente alors un atout pour le Hezbollah. Ce ministère supervise notamment les services d’immigration, les services de renseignement intérieurs, et l’administration générale de l’État civil. Tareck El Aissami pouvait donc autoriser l’entrée et la sortie de personnes du territoire vénézuélien sans que celles-ci soient contrôlées, modifier les dossiers d’immigration, créer des faux documents d’identité, et surveiller les potentielles enquêtes menées contre le Hezbollah. Il pouvait également monnayer l’accès à ces services, créant un vaste réseau de corruption au sein de la bureaucratie vénézuélienne. Ainsi, chaque jour, se renforçait davantage la pénétration du Hezbollah au sein de l’appareil étatique de Caracas.
Selon un document obtenu par CNN, Tareck El Aissami a également été accusé d’avoir supervisé la délivrance de 173 passeports et cartes d’identité vénézuéliens à des individus du Moyen-Orient, dont certains liés au Hezbollah, entre 2010 et 2019. Ce système de fraude aux passeports a permis au Hezbollah d’obtenir des documents donnant l’accès sans visa à plus de 130 pays, y compris dans des pays membres de l’Union européenne. Le Vénézuéla est ainsi devenu un véritable atelier de fabrication de faux documents pour les réseaux terroristes. Ces passeports ont permis aux opérateurs du Hezbollah de voyager librement, d’établir des fronts commerciaux, d’accéder à des zones réglementées et de mettre en place des réseaux logistiques.
Le chiffre de 173 passeports délivrés officiellement doit être compris comme la partie visible d’un iceberg d’une ampleur bien plus importante. Les documents saisis lors de raids dans les locaux du gouvernement vénézuélien après la capture de Nicolás Maduro montrent que le nombre réel de passeports frauduleux délivrés était bien plus supérieur en nombre. Certaines estimations placent le total à plusieurs milliers de documents, créés non seulement pour les membres du Hezbollah, mais aussi pour les combattants de groupes alliés, les militants politiques iraniens, et les acteurs du cartel de los Soles.
Tareck El Aissami est arrêté le 9 avril 2024 au Venezuela pour motif de corruption, mais son héritage institutionnel perdure dans les structures qu’il a contribué à établir. Ses successeurs au ministère de l’Intérieur ont poursuivi les mêmes politiques de connivence avec le Hezbollah et l’Iran, preuve de la corruption ancrée dans le fonctionnement des institutions vénézuéliennes, au-delà même des individus.
Ghazi Nasr al-Din : le diplomate au service du Hezbollah
Aux côtés de Tareck El Aissami, Ghazi Nasr al-Din, né au Liban le 13 décembre 1962, arrive au Venezuela en 2000 après l’accession au pouvoir de Hugo Chávez. Diplomate vénézuélien d’origine libanaise, il a occupé des postes stratégiques en tant que chargé d’affaires à l’ambassade du Venezuela à Damas en Syrie et directeur des affaires politiques à l’ambassade du Venezuela au Liban en 2008. En juin 2008, le département du Trésor américain le désigne comme supporter du Hezbollah établi au Venezuela, l’accusant d’utiliser son statut de diplomate de haut rang pour fournir un soutien financier au groupe terroriste.
La position de Ghazi Nasr al-Din au sein du service diplomatique lui conférait une immunité effective pour ses activités au service du Hezbollah. En tant que diplomate, il bénéficiait de l’immunité diplomatique, ce qui signifie que les autorités vénézuéliennes ne pouvaient pas l’arrêter sans autorisation préalable du gouvernement. Plus important encore, son statut diplomatique lui donnait accès à des circuits d’information classifiées et à des entrevues confidentielles avec des responsables gouvernementaux étrangers. Selon le Trésor américain, Ghazi Nasr al-Din aurait fourni des informations bancaires aux donateurs du Hezbollah pour que l’argent finance directement l’organisation, et il aurait rencontré des officiers supérieurs du Hezbollah au Liban pour discuter de questions opérationnelles. Il est aussi accusé d’avoir facilité le voyage de membres du Hezbollah vers et depuis le Venezuela, et organisé, en janvier 2006, le voyage de deux représentants du Hezbollah au parlement libanais vers Caracas pour solliciter des dons et annoncer l’ouverture d’un centre communautaire et la création officielle d’un bureau du Hezbollah au Venezuela. Cette annonce, émise par des élus du parlement libanais sur le territoire vénézuélien, illustre le degré d’acceptation de l’organisation terroriste par le régime de Nicolás Maduro.
Ghazi Nasr al-Din a également organisé des stages de formation en Iran au profit des membres du Hezbollah, créant un réseau d’échanges réguliers entre cadres vénézuéliens et centres de formation du Hezbollah en Iran. Ces échanges n’étaient pas occasionnels ou clandestins ; ils étaient organisés officiellement par un diplomate vénézuélien en poste. Une véritable chaîne de formation reliant Caracas, Damas et Téhéran a ainsi pu se constituer. Les officiers du Hezbollah quittaient le Venezuela munis de savoir-faire en matière de techniques de transport de drogue, de schémas de blanchiment d’argent et de stratégies de pénétration des marchés des États faillis. Les Vénézuéliens, quant à eux, revenaient de Téhéran dotés d’une formation militaire avancée et de liens renforcés avec les services de sécurité iraniens.
Sur l’île de Margarita, le clan Nasr al-Din a profondément ancré son influence, notamment à travers Abdallah Nasr al-Din, frère aîné de Ghazi Nasr al-Din, qui a occupé le rôle de coordinateur régional de l’État de Nueva Esparta au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela.
Cette implantation familiale sur l’île clé du Hezbollah atteste d’une stratégie d’installation à long terme. Le contrôle de l’île de Margarita par le clan Nasr al-Din garantissait que l’île resterait une zone franche pour les opérations du Hezbollah, préservée des changements politiques ou à l’abri des pressions externes.
Adel El Zabayar : trafic d’armes et recrutement terroriste
Adel El Zabayar, d’origine syrienne, ancien membre de l’Assemblée nationale vénézuélienne, a été inculpé en mai 2020 pour narcoterrorisme et trafic de drogue. Les procureurs américains l’accusent d’avoir été un membre du cartel de los Soles et d’avoir servi d’intermédiaire entre le gouvernement vénézuélien et l’organisation terroriste. Selon l’acte d’accusation, Adel El Zabayar aurait participé à des négociations d’échange d’armes contre de la cocaïne avec les FARC, et aurait obtenu, en 2014, des lance-roquettes antichar pour le groupe. Adel El Zabayar aurait également reçu un avion-cargo libanais rempli d’armements militaires (lance-grenades RPG, AK-103 et fusils de précision).
Le rôle d’Adel El Zabayar dans l’écosystème criminel vénézuélien était celui de courtier en armements. Alors que Tareck El Aissami contrôlait l’administration de l’État et Ghazi Nasr al-Din assurait les liaisons diplomatiques, Adel El Zabayar orchestrait les transferts physiques d’armements, organisait les négociations avec les groupes terroristes alliés et les échanges commerciaux criminels. Il servait de relais, en coordination avec les réseaux du Hezbollah, entre la demande de groupes armés non-étatiques comme les FARC, et l’offre des fournisseurs d’armements principalement établis au Moyen-Orient.
Adel El Zabayar a également servi de liaison entre le gouvernement vénézuélien et le président syrien Bashar al-Assad, combattant en Syrie aux côtés des forces soutenues par le Hezbollah en 2013. Adel El Zabayar a voyagé en Syrie pour participer aux combats, à la fois en tant que combattant volontaire et officier de liaison entre les forces syriennes, les unités du Hezbollah et les responsables vénézuéliens. Son engagement militaire aux côtés du Hezbollah en Syrie illustre à quel point les responsables vénézuéliens se considéraient comme des alliés idéologiques et militaires de l’organisation, et non pas uniquement comme des partenaires commerciaux ou des facilitateurs intéressés.
Adel El Zabayar a voyagé au Moyen-Orient pour recruter des membres du Hezbollah et du Hamas dans le but de créer ce qu’il appelait « une grande cellule terroriste capable d’attaquer les intérêts américains ». Cette mission de recrutement était explicitement tournée vers la création d’une capacité de frappe contre le sol américain ou les actifs américains en Amérique latine.
Un système d’échange entre légalité et illégalité
Ce réseau syro-libanais a longtemps servi de passerelle entre le monde légal et le monde criminel. Tareck El Aissami s’est servi des institutions étatiques pour créer sa couverture administrative. Ghazi Nasr al-Din a utilisé la diplomatie pour créer les canaux de communication. Adel El Zabayar a développé ses réseaux criminels pour orchestrer les transactions. Ce système a pu perdurer parce qu’il bénéficiait à chaque acteur impliqué. Le régime de Nicolás Maduro recevait les fonds nécessaires pour maintenir son contrôle politique. Le Hezbollah bénéficiait de revenus massifs et d’une plateforme depuis laquelle projeter son influence. Les cartels colombiens disposaient d’une route de transit et de partenaires pour l’exportation de drogue. Les responsables vénézuéliens impliqués en retiraient richesse personnelle et pouvoir politique.
Cependant, ce système humain reste tributaire d’une chaîne d’approvisionnement externe : celle du soutien logistique, militaire et financier de l’Iran.
Melissa Mey
Pour aller plus loin :
- Le Hezbollah au Venezuela [Partie 1/3] : Anatomie d’une implantation stratégique
- Le Hezbollah au Venezuela [Partie 3/3] : Un système menacé mais résilient
- l’Etat Islamique en Amérique latine : une menace sous-estimée ?