Le Hezbollah au Venezuela [Partie 3/3] : Un système menacé mais résilient

Pendant deux décennies, l’Iran a progressivement intégré le Venezuela dans sa sphère d’influence géopolitique, établissant des liaisons militaires, technologiques et financières.

Cette dernière partie expose les mécanismes par lesquels Téhéran a sécurisé son emprise sur le régime bolivarien et comment l’Unité 910 du Hezbollah représente l’instrument exécutif de cette stratégie.

L’accord de coopération stratégique de 20 ans (2022)

En juin 2022, l’Iran et le Venezuela ont signé un accord de coopération stratégique de 20 ans lors de la visite de Nicolás Maduro à Téhéran. Cet accord, signé par le président iranien Ebrahim Raisi et le président vénézuélien Nicolás Maduro, établit une coopération dans les domaines de la politique, de la culture, de l’économie, du pétrole, de la pétrochimie, du tourisme et de la défense. Nicolás Maduro a annoncé lors de la cérémonie de signature que l’accord inclut « travailler ensemble sur des projets de défense ». Cette déclaration, formulée de manière délibérément vague, pourrait impliquer un transfert substantiel de technologies militaires et une coopération en matière  de sécurité.

Cet accord a consolidé une relation déjà profonde : l’Iran a contribué à la reconstruction des infrastructures pétrolières vénézuéliennes, ce qui a permis à Caracas de maintenir une production malgré des décennies de mauvaise gestion.

Transfert de technologies militaires et drones

Depuis 2006, l’Iran et le Venezuela ont coordonné la production de drones de la série Mohajer par Qods Aviation Industries, rebaptisés au Venezuela sous le nom de série ANSU. En décembre 2025, des images satellite ont révélé que des drones Mohajer-6 iraniens, capables de surveillance, de reconnaissance et de frappes avec munitions guidées, opéraient activement au Venezuela. Ces drones offrent une capacité aérienne significative, permettant des opérations de surveillance prolongée, des attaques de précision contre des cibles et la reconnaissance de  zones contestées.

L’entreprise vénézuélienne, Empresa Aeronautica Nacional SA, assure la maintenance et supervise l’assemblage des drones de la série Mohajer au Venezuela. Cette nationalisation de la chaîne d’approvisionnement de drones représente un objectif stratégique clé de l’Iran : créer une dépendance technologique afin de lier le régime vénézuélien à Téhéran non pas seulement sur le volet politique, mais aussi d’un point de vue  logistique et technique. Le Venezuela poursuit également le développement d’un drone kamikaze à longue portée, le Zamora V-1, fortement inspiré de la série Shahed iranienne. Le Venezuela pourrait ainsi être capable de produire non seulement son propre arsenal, mais aussi celui des alliés du bloc anti-occidental en Amérique latine, notamment les FARC, le Hezbollah et potentiellement d’autres acteurs non-étatiques.

Le Venezuela a également reçu de l’Iran des bateaux Peykaap III, équipés de missiles anti-navires CM-90 et de torpilles. L’acquisition de bâtiments de combat rapides et de missiles anti-navires iraniens a transformé le Venezuela en une menace essentiellement régionale en un acteur capable de projection de puissance militaire dans les eaux internationales, et potentiellement vers le territoire américain.

Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) au Venezuela

Bien que le nombre exact d’opérateurs du CGRI au Venezuela reste classifié, plusieurs sources de renseignement confirment néanmoins leur présence active et en expansion. En 2010, le Pentagone a rapporté au Congrès américain que la Force Qods, branche des opérations extérieures du CGRI, augmentait sa présence en Amérique latine, particulièrement au Venezuela

En 2020, le commandant du Commandement Sud américain, le contre-amiral Craig Faller, a signalé une augmentation des opérations iraniennes soutenues par l’Etat, incluant la Force Qods. Faller a également alerté sur la capacité de ces groupes à mener des opérations contre les intérêts américains, non seulement dans la région, mais potentiellement sur le territoire des États-Unis.

Les « vols fantômes » : corridor Caracas-Téhéran

Entre 2007 et 2010, puis après  2019, une liaison aérienne  clandestine baptisée « Aeroterror » a relié Caracas à Téhéran via Damas. Ces vols sont opérés par Conviasa, la compagnie vénézuélienne, en partenariat avec Mahan Air, la compagnie iranienne, sanctionnée pour avoir transporté du personnel et des armes pour le CGRI. 

Selon des responsables de la DEA, ces vols transportaient de la drogue et de l’argent liquide vers le Moyen-Orient, et acheminaient au Vénézuéla des opérateurs de la Force Qods, des techniciens d’armement et des combattants du Hezbollah et du Hamas de retour  d’opérations ou de formations en territoire iranien.

Coopération en renseignement

En 2012, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et de hauts responsables du CGRI ont rencontré des responsables militaires vénézuéliens dans le but d’établir un programme de renseignement conjoint

Ces structures de liaison ont permis le partage d’informations sur les activités des agences de sécurité occidentales dans la région. Le Venezuela, de par sa position géographique privilégiée face aux États-Unis, offre à l’Iran une capacité accrue d’observation des mouvements militaires américains, incluant les déploiements navals, les opérations de surveillance et les activités d’espionnage. En contrepartie, l’Iran pouvait informer le Venezuela des activités des groupes d’opposition et des tentatives de coup d’État en préparation pour renverser Nicolás Maduro.

En 2020, l’opposition vénézuélienne a averti que Téhéran pourrait aider Nicolás Maduro à établir un poste d’écoute dans le nord du Venezuela pour intercepter les communications aériennes et maritimes. Cette capacité d’écoute aurait permis à l’Iran de suivre les mouvements militaires des États-Unis et de leurs alliés dans la zone Caraïbes.

L’Unité 910 : le bras opérationnel externe du Hezbollah

L’Unité 910, également connue sous le nom d’organisation de sécurité externe ou « Islamic Jihad Organization », constitue l’unité clandestine du Hezbollah responsable des opérations secrètes du mouvement en dehors du Liban. Fondée par Imad Mughniyeh, assassiné en 2008 à Damas lors de l’explosion d’une bombe placée sous son véhicule, et actuellement dirigée par Talal Hamiyah, cette unité opère sous la supervision du secrétariat général du Hezbollah et maintient des liens étroits avec la Force Qods du CGRI iranien.

L’Unité 910 fonctionne selon une structure compartimentée. Elle garantit que les opérateurs ne connaissent que des informations essentielles à leurs fonctions spécifiques, garantissant  ainsi la sécurité opérationnelle en cas d’arrestation d’un membre. Cette compartimentalisation rend l’unité difficilement attaquable : même en cas de capture et de coopération d’un opérateur, celui-ci ne sera en mesure de révéler que des fragments isolés de l’ensemble du système.

Opérations au Venezuela

Au Venezuela, l’Unité 910 aurait établi des cellules dormantes et des réseaux logistiques, exploitant les passeports vénézuéliens frauduleux pour permettre à ses membres de se déplacer librement vers plus de 130 pays. Ces cellules dormantes constituent une force de frappe à haut potentiel, prête à être activée si le Hezbollah estimait stratégiquement avantageux de mener des attaques contre les intérêts occidentaux. 

Le contrôle de l’Unité 910 sur les réseaux logistiques vénézuéliens lui permet de coordonner le mouvement de personnes, d’armes et de ressources financières à travers le continent latino-américain. Ces réseaux s’étendent bien au-delà du Venezuela, jusqu’en Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie et Argentine. Chaque nœud de ce réseau logistique continental constitue une cellule potentielle, capable de planifier et d’exécuter des attaques terroristes, ou de coordonner le trafic de drogue et des opérations de blanchiment d’argent.

Infrastructure clandestine établie sur deux décennies, les cellules de l’Unité 910 continuent de fonctionner même après la capture de Nicolás Maduro. En effet, fortement implantées dans des réseaux familiaux, commerciaux et criminels, elles survivront probablement au-delà même du changement de régime politique de Caracas. Même si le nouveau gouvernement vénézuélien tentait de démanteler ces réseaux, il ne posséderait probablement pas l’expertise en matière de contre-terrorisme, ou encore les ressources financières ou la volonté politique pour le faire complètement. Les réseaux de l’Unité 910 se sont infiltrés dans la structure même de la société vénézuélienne et latino-américaine ; leur démantèlement nécessiterait des efforts soutenus et une coopération régionale renforcée.

Un système imbriqué menacé mais résilient ?

Si la capture de Nicolás Maduro est susceptible  d’affaiblir l’implantation et l’organisation  du Hezbollah en Amérique latine, une disparition totale du groupe dans la zone reste difficilement envisageable. Caroline Rose, directrice des priorités militaires et de sécurité nationale au New Lines Institute for Strategy and Policy, fait observer  que la relation que le Hezbollah a forgée avec Nicolás Maduro et le cartel de los Soles est souvent simplifiée par des affirmations selon lesquelles le Venezuela serait simplement une « base » pour les activités terroristes du Hezbollah.

Les revenus générés par le trafic de drogue, le contrôle de l’île de Margarita comme hub logistique, l’exploitation de l’Arco Minero pour le trafic d’or, et les réseaux familiaux profondément enracinés dans une partie de la diaspora libanaise du Venezuela constituent d’autant un système résilient qui survivra probablement à la chute du régime de Nicolás Maduro. Avec l’arrivée de Delcy Rodríguez à la tête du Venezuela par intérim, Washington accentue la pression concernant  l’élimination complète de toute présence du Hezbollah et de l’Iran.

Les données présentées dans cette série d’articles révèlent que pendant plus de deux décennies, le Venezuela sous Hugo Chávez, puis Nicolás Maduro, est devenu bien plus qu’un simple allié du Hezbollah. Il est devenu une extension opérationnelle concrète du réseau terroriste iranien aux portes des États-Unis, comme en témoignent les  chiffres, les noms et les structures révélant une pénétration systématique des institutions étatiques vénézuéliennes. 

Cette implantation stratégique représente l’un des défis sécuritaires les plus importants pour les États-Unis dans les dix années à venir. Même après la chute du régime de Nicolás Maduro, les structures établies, les ressources accumulées et les individus formées   continueront de représenter une menace durable qui exigera une vigilance soutenue et une coopération régionale à long terme pour être contrecarrée. 

Melissa Mey

Si la capture de Nicolás Maduro est susceptible  d’affaiblir l’implantation et l’organisation  du Hezbollah en Amérique latine, une disparition totale du groupe dans la zone reste difficilement envisageable. Caroline Rose, directrice des priorités militaires et de sécurité nationale au New Lines Institute for Strategy and Policy, fait observer  que la relation que le Hezbollah a forgée avec Nicolás Maduro et le cartel de los Soles est souvent simplifiée par des affirmations selon lesquelles le Venezuela serait simplement une « base » pour les activités terroristes du Hezbollah.

Les revenus générés par le trafic de drogue, le contrôle de l’île de Margarita comme hub logistique, l’exploitation de l’Arco Minero pour le trafic d’or, et les réseaux familiaux profondément enracinés dans une partie de la diaspora libanaise du Venezuela constituent d’autant un système résilient qui survivra probablement à la chute du régime de Nicolás Maduro. Avec l’arrivée de Delcy Rodríguez à la tête du Venezuela par intérim, Washington accentue la pression concernant  l’élimination complète de toute présence du Hezbollah et de l’Iran.

Les données présentées dans cette série d’articles révèlent que pendant plus de deux décennies, le Venezuela sous Hugo Chávez, puis Nicolás Maduro, est devenu bien plus qu’un simple allié du Hezbollah. Il est devenu une extension opérationnelle concrète du réseau terroriste iranien aux portes des États-Unis, comme en témoignent les  chiffres, les noms et les structures révélant une pénétration systématique des institutions étatiques vénézuéliennes. 

Cette implantation stratégique représente l’un des défis sécuritaires les plus importants pour les États-Unis dans les dix années à venir. Même après la chute du régime de Nicolás Maduro, les structures établies, les ressources accumulées et les individus formées   continueront de représenter une menace durable qui exigera une vigilance soutenue et une coopération régionale à long terme pour être contrecarrée. 

Melissa Mey

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