Cette recherche en sources ouvertes (OSINT) identifie et cartographie les réseaux d’influence dans la Turquie d’Erdogan en Europe occidentale, opérant à l’intersection des domaines religieux, politique, éducatif et idéologique.
Nous tenons à remercier Merve O. pour ses précieux éclairages.
Contexte
La diaspora turque, estimée entre 5 à 6 millions de personnes en Europe occidentale, constitue un actif géopolitique stratégique pour Ankara : aux élections présidentielles turques de 2023, elle soutient Erdoğan de manière massive (plus de 60%, voire 70% selon les pays), bien plus qu’en Turquie même. Cette mobilisation électorale n’est qu’un aspect d’une stratégie multidimensionnelle comprenant le contrôle religieux via la DITIB et le Millî Görüş, la diplomatie universitaire via la YTB (350 000 étudiants étrangers en Turquie), l’infiltration associative et politique et la présence d’organisations ultra-nationalistes (Loups Gris). Cette cartographie démêle ces architectures d’influence en plusieurs volets, permettant une appréhension claire d’une ingérence transnationale et de ses implications pour la sécurité, l’intégrité électorale et la gouvernance religieuse en Europe.
La Turquie d’Erdoğan s’appuie sur une pluralité de vecteurs d’influences interconnectés : politique, médiatique, culturel/éducatif et religieux.
Le vecteur religieux est historiquement le principal pilier de l’influence turque en Europe. La volonté des pays européens de lutter contre l’islamisme, de faire respecter la laïcité et de réguler les investissements étrangers dans le domaine religieux a conduit la Turquie à revoir et diversifier sa stratégie.
En revanche, la plupart des canaux d’influence de la Turquie efficaces en Afrique, dans les Balkans ou au Moyen-Orient,- exportation de films et de séries, partenariats militaires, coopération humanitaire et économique – ont peu de succès auprès des pays européens.
Par l’intermédiaire de l’éducation et de la culture, le parti AKP consolide sa présence dans de nombreux pays. La Turquie parvient à diffuser son savoir-faire et son savoir-vivre grâce à ses fondations et à ses think tanks. Le soft power turc devient ainsi un véritable outil stratégique.
Le MIT (Millî İstihbarat Teşkilatı) est le principal service de renseignement intérieur et extérieur turc. Sous Erdoğan, il est devenu un outil dévoué au pouvoir dont la mission principale est la traque des opposants politiques. Le MIT occupe une place centrale dans le dispositif d’influence, utilisant l’ensemble des moyens précités pour faire remonter du renseignement ou pour mener des actions sur le sol européen.
Politique
Le mouvement des Loups gris est à l’origine la branche jeunesse du parti nationaliste MHP, allié de l’AKP ; il en est désormais la branche militante, connue pour mener des actions d’intimidation et des actions violentes. Ces actions, ainsi que les incitations à la haine à l’encontre de la communauté arménienne, ont poussé le gouvernement à prononcer la dissolution du mouvement en 2020.
Le président Erdoğan a repris en main et structuré une diaspora jusqu’alors délaissée, conscient qu’elle pouvait être à la fois un réservoir électoral pour l’AKP ainsi qu’un relais politique influent. Les associations telles que l’IUD (Union internationale des démocrates) ou l’ATIB (Union des associations turco-islamistes d’Europe) permettent de structurer la diaspora et de maintenir les liens avec Ankara ; d’autres organisations ont pour but de préparer le terrain pour des actions plus directes, ou de les mener elles-mêmes, contre les opposants à l’AKP en Europe (militants kurdes, arméniens, PKK, mouvement Gülen, etc.).
Médias
Selon le projet Media Ownership Monitor (RSF), quelques grands groupes proches du pouvoir (Demirören, Kalyon, Ciner, Doğuş, Albayrak, İhlas, Türk Medya) contrôlent plus de la moitié des 40 principaux médias nationaux.
Les ONG et agences internationales estiment qu’environ 85 à 90 % des médias turcs sont aujourd’hui sous influence gouvernementale directe ou indirecte.
Culture et éducation
À travers l’éducation et la culture, le parti AKP assure sa présence dans de nombreux pays. Par ce biais, la Turquie réussit à diffuser son savoir-faire et son savoir-vivre grâce à ses fondations et à ses think tanks. Le soft power turc représente un véritable outil stratégique. Parmi ces fondations et think tanks, certaines se sont particulièrement imposées à l’international, notamment en Europe. En effet, la Foundation for Political, Economic and Social Research (SETA) diffuse ses recherches et proposent des formations. L’Instituts Yunus Emre permet de diffuser la langue, la culture et les arts turcs à l’étranger. IKSV (Istanbul Foundation of Arts) met en avant et valorise les arts turcs. Enfin, la Fondation Maarif est la seule organisation autre que le ministère de l’éducation turque à pouvoir ouvrir des établissements d’enseignement turques à l’étranger.
Religieux
Pour le président Recep Erdoğan, l’islam constitue un levier politique majeur sur l’échiquier diplomatique international. Depuis 2002 et l’arrivée au pouvoir de l’AKP, la Diyanet a progressivement évolué en tant que vecteur d’influence politique. Cette transformation traduit le passage d’une régulation interne de l’islam vers la projection à l’international d’une version politisée au service des intérêts géopolitiques du régime.
L’AKP déploie ses réseaux d’influence en Europe occidentale via trois architectures organisationnelles distinctes : la DITIB et ses fédérations nationales, qui coordonnent environ 1 500 à 1 600 mosquées en Europe occidentale ; Millî Görüş, qui fonctionne comme un réseau confédéral de facto pro-AKP, mais sans statut officiel d’État ; et les organisations périphériques (IHH, Fondation Yunus Emre, TRT Türk, Maarif Education), qui complètent le dispositif. Cette stratégie poursuit trois objectifs entremêlés : un objectif électoral (66 % des électeurs turcs en France ont voté pour Erdoğan en 2023), un objectif identitaire fondé sur le communautarisme religieux, et un objectif géopolitique reposant sur le panturquisme et le néo-ottomanisme.
Depuis 2015, les États européens (particulièrement l’Autriche, la France et l’Allemagne) ont durci leur riposte par une surveillance accrue des services de renseignement, des restrictions sur le financement étranger et la création d’organismes de contrôle.
Parallèlement, les services de renseignement européens ont mis en évidence que la DITIB et des institutions affiliées à la Diyanet étaient utilisées dans le but de surveiller, de relayer de la propagande et de collecter du renseignement sur les opposants du régime Erdoğan au sein de la diaspora.
Toute l’ambiguïté du « soft power » religieux turc s’en trouve ici illustrée : tandis que certaines démocraties occidentales le perçoivent comme un exercice légitime de diplomatie religieuse, d’autres le considèrent comme un instrument d’autoritarisme transnational et d’ingérence politique, sous les traits masqués d’une couverture humanitaire et confessionnelle.
Marianne C., Romain V., Emilien P., A. D.
Pour le Club Influence de l’AEGE
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