Et si la prochaine révolution africaine ne se jouait pas sur Terre, mais dans l’espace ?
Dans un monde où la puissance se mesure à la maîtrise de l’information, le spatial est devenu un véritable levier de puissance et de survie. Pour l’Afrique, il ne s’agit pas d’un rêve technologique mais d’un enjeu vital : renseignement, contrôle des ressources, production et gouvernance de données stratégiques pouvant être exploitées pour le Signal Intelligence (SIGINT), Geospatial Intelligence (GEOINT), Communication Intelligence (COMINT) et Imagery Intelligence (IMINT).
Chaque jour, des millions d’africains utilisent des services comme Yango, Uber ou Google Maps, sans réaliser que ces applications reposent sur des satellites étrangers. Yango, filiale du groupe Yandex est un cas d’école de dépendance techno-informationnelle du continent. Chaque trajet ou navigation entre sur une base de données étrangère donnant aux acteurs étrangers une connaissance des flux économiques, logistiques et humains.
Loin d’être un enjeu symbolique, l’Afrique consomme déjà massivement la technologie spatiale mais sans en maîtriser les outils ou les flux d’information. L’espace est aujourd’hui devenu la nouvelle frontière de puissance, le théâtre d’une guerre économique mondiale où celui qui maîtrise la donnée maîtrise la décision.
Comme le souligne le Dr Tidiane Ouattara, président du Conseil spatial africain, «l’espace est le pilier de l’économie de demain ». Une conviction qu’il partageait lors de la conférence intitulée «Le spatial africain : les ambitions d’un continent », organisée le 13 mars 2025 par le Club Afrique à l’École de Guerre Économique, accompagné de Jean-François Bureau et Arnaud Arches.
Création de l’agence spatiale africaine : où en est le continent ?
Cette prise de conscience n’est pas restée théorique. Face à la montée des enjeux informationnels et à la dépendance technologique du continent, l’Union africaine a décidé de structurer sa réponse. C’est dans cette logique qu’a été créée, en 2019, l’Agence spatiale africaine (AfSA), basée au Caire. Elle est le symbole d’une volonté continentale d’organiser, de mutualiser et de gouverner les ambitions spatiales africaines. Pourtant, malgré ses ambitions, sa grande superficie et une population en forte croissance, l’Afrique ne compte aujourd’hui aucun pays doté d’un lanceur orbital ou d’une base de lancement opérationnelle.
Être une puissance spatiale ne consiste pas seulement à envoyer un satellite en orbite, mais à bâtir un écosystème complet, où s’articulent industrie, infrastructures, stratégie et diplomatie.
La puissance spatiale se joue sur deux fronts : la maîtrise du segment orbital (les satellites) et celle du segment lanceur (les capacités de mise en orbite).
Or, si plus de 21 pays africains ont désormais mis en place un programme spatial et 18 d’entre eux ont déjà lancé au moins un satellite, aucun n’a encore atteint ce degré d’autonomie et de structuration. Le continent africain totalise 67 satellites mis en orbite. À titre de comparaison, les États-Unis en ont lancé plus de 2 500 en 2023 à eux seuls.
Le contraste est saisissant. Aux États-Unis, la NASA (National Aeronautics and Space Administration) dispose en 2025 d’un budget d’environ 25 milliards de dollars.
Si l’on y ajoute le financement militaire de la Space Force, consacré aux satellites de défense et à la surveillance orbitale, l’enveloppe américaine dépasse 55 milliards de dollars par an.
À elle seule, l’Amérique investit donc davantage que l’ensemble des autres puissances spatiales réunies, hormis la Chine.
À titre de comparaison, le budget spatial africain cumulé reste marginal. Selon l’Union africaine, l’ensemble du continent consacre à peine plus de 300 à 400 millions de dollars par an à ses programmes spatiaux, soit moins de 1 % du budget américain.
Et encore, cette enveloppe correspond surtout à des achats de satellites “clé en main” auprès d’industriels étrangers, plutôt qu’à un investissement structurel dans une industrie locale.
L’Afrique du Sud demeure aujourd’hui la première puissance spatiale du continent.
À travers la SANSA (South African National Space Agency), le pays a bâti un écosystème complet. Cela passe par la fabrication de satellites, des stations de suivi, la recherche universitaire et des partenariats industriels.
Elle a conçu et mis en orbite plusieurs satellites emblématiques dont SUNSAT (1999), premier satellite africain conçu localement, et SumbandilaSat (2009), destiné à l’observation de la Terre et à la gestion des ressources.
L’Afrique du Sud s’appuie également sur un réseau scientifique de rang mondial, illustré par le radiotélescope MeerKAT. Ce dernier est l’un des plus puissants jamais construits sur le continent, intégré au projet international du Square Kilometre Array (SKA).
Ce dispositif place Pretoria non seulement en tête du spatial africain, mais aussi comme acteur pivot de la souveraineté technologique régionale, capable d’articuler recherche, industrie et sécurité des données.
La miniaturisation pour l’Afrique ?
L’arrivée du New Space, mouvement mondial de privatisation et de miniaturisation des technologies spatiales, bouleverse les rapports de force. Là où l’espace était réservé aux grandes puissances, il devient accessible à de nouveaux acteurs, notamment africains. Les nanosatellites, engins miniatures, pesant entre 1 et 10 kilos, sont beaucoup moins coûteux à concevoir et à lancer. C’est notamment le choix qu’a fait le Sénégal en 2023 avec le Gaindesat-1A (Gaindé signifiant « lion » en wolof), son tout premier nanosatellite. Conçu en partenariat avec le centre spatial universitaire Montpellier-Nîmes (CSUM), il a été placé en orbite à bord de la fusée Falcon 9 de SpaceX depuis la base américaine de Vandenberg en Californie.
Construire un satellite est un processus long et complexe, de trois à sept ans en moyenne. Sa mission, à savoir l’observation, les télécommunications ou la météorologie, détermine sa conception, sa taille, son coût et son orbite. Faute d’infrastructures industrielles locales, les États africains s’appuient donc encore sur des partenaires étrangers pour transformer leurs besoins en solutions spatiales concrètes.
Le coût d’un satellite reste prohibitif pour la plupart des États africains : plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’euros selon la mission. Cette réalité explique la préférence pour les nanosatellites, plus abordables et utiles pour la formation d’ingénieurs ou la mise en place d’une première filière spatiale. Elle justifie aussi le recours à des coopérations internationales, faute de moyens financiers et industriels suffisants pour maîtriser l’ensemble de la chaîne.
Base de lancement : À quand un Kourou ou un Baïkonour africain ?
Aujourd’hui, aucun pays africain ne dispose de base de lancement alors que le continent possède des atouts géographiques importants. En 2023, un projet de base de lancement a été lancé à Djibouti en partenariat avec la Chine via Hong Kong aerospace technology. Le projet était estimé à un investissement d’un milliard de dollars, les travaux devraient prendre au moins 5 ans pour la construction d’une base qui pourrait s’étendre sur une superficie de 10km2. Ce projet s’explique notamment par les relations entre Djibouti et la Chine, ainsi que par la position stratégique de Djibouti dans la mer rouge et le golfe d’Aden. Toutefois, le projet est encore à un état de planification, sans trace de contrat ferme et aucun décollage de chantier public n’est encore confirmé.
D’autres pays possèdent des atouts géographiques importants. Le Kenya possède le plus grand potentiel équatorial, lui permettant une réduction de l’utilisation de carburant puisque la vitesse de rotation terrestre est maximale à l’équateur. Le Sénégal possède également un véritable potentiel stratégique. Pays d’Afrique francophone, proche du Maroc, de l’Europe, hub régional en Afrique de l’Ouest et donc très avantageux pour une base ou un port spatial de lancement léger.
Ce projet serait viable dans la mesure où l’Afrique déciderait de mutualiser ses efforts via une coopération inter-africaine pour une base continentale. Actuellement, il manque encore la présence de projets emblématiques type constellation de satellites africains, une base de lancement commune ou encore bâtir un centre de formation panafricain. Ce dernier pourrait permettre à la jeunesse de se spécialiser dans ce domaine. Il y a un véritable manque de capital humain dans le secteur spatial en Afrique comme le mentionne le Dr. Tidiane Ouattara qui relève la nécessité de créer des pôles de formation sur le continent. Un centre de formation panafricain permettrait par exemple de créer une génération d’ingénieurs, d’analystes et de techniciens capables de concevoir et de maintenir et exploiter les systèmes spatiaux africains.
Il peut être préférable pour l’Afrique de commencer par des constructions de fusées dans la mesure où il s’agit d’un investissement plus abordable qu’une base de lancement (100 à 300 millions USD pour un programme de micro-lanceurs). L’Afrique devra continuer de louer des bases étrangères existantes comme le fait l’Inde, la Corée du Sud et l’Iran. Une autre possibilité serait de créer un pas de tir pour les micro-lanceurs (coût bien moindre qu’un Baïkonour africain).
SIGINT, GEOINT, IMINT, COMINT pour l’Afrique
L’Afrique dépend encore presque totalement de satellites étrangers pour ses besoins géospatiaux, qu’il s’agisse de cartographie, de gestion des ressources ou de défense.
Pourtant, le GEOINT est vital : surveiller les frontières poreuses du Sahel, anticiper les mouvements de populations, suivre l’expansion urbaine ou cartographier les ressources critiques (pétrole, or, gaz, minerais…).
L’Afrique reste tributaire des grandes puissances pour ses données IMINT, la majorité des images proviennent de constellations étrangères. Cette dépendance limite sa capacité d’anticipation : détecter les mouvements armés au Sahel, identifier les exploitations minières illégales ou évaluer les atteintes environnementales. Ces missions supposent une imagerie satellitaire souveraine, à la fois précise, continue et sécurisée.
La maîtrise de l’espace pourrait redéfinir le destin du continent, en offrant aux États africains une capacité d’anticipation inédite et une valeur ajoutée déterminante dans la plupart des secteurs clés.
L’enjeu le plus structurant demeure celui de la souveraineté informationnelle. Aujourd’hui l’Afrique demeure encore dépendante de satellites étrangers pour collecter, traiter et exploiter des données pourtant issues de son territoire. Cette dépendance conditionne l’autonomie d’analyse et la capacité d’anticipation des Etats. Or la donnée étant devenue un actif stratégique, en perdre le contrôle revient à déléguer une part essentielle de sa sécurité, de sa gouvernance et de sa survie.
Enfin, le spatial offre une alternative résiliente face à la vulnérabilité des infrastructures terrestres. Là où les réseaux physiques peuvent être endommagés par des accidents, des catastrophes ou des sabotages, les infrastructures orbitales garantissent une connectivité plus stable et sécurisée. À ce titre, les satellites sont appelés à devenir un outil essentiel de continuité et de sécurité des télécommunications africaines.
Farrah Bourra
Pour aller plus loin :