[Retour sur] La restitution des travaux des rencontres de l’intelligence économique de Défense 2025

Mercredi 8 avril, la DGA et l’ACADEM ont restitué le travail de 7 mois d’auditions des rencontres de l’intelligence économique de Défense (RIED). Lancées le 10 septembre 2025, les cinq commissions ont travaillé sur le thème « Industrie de défense : l’intelligence économique en action ».

Des travaux organisés en cinq commissions

Lancées le 10 septembre 2025, les rencontres de l’intelligence économique de Défense (RIED) ont pour objectif affiché de « fédérer l’ensemble de la communauté de l’intelligence économique (IE) au sein du secteur de l’industrie de défense, en réunissant les acteurs étatiques, industriels, monde académique et acteurs privés ». La mission d’intelligence économique à la DGA est assurée par la Direction de l’Industrie de Défense.

Lors du mot introductif à la restitution, Bertrand Dumoulin, Secrétaire Général de l’ACADEM, rappelle que cet objectif a été fixé dans un contexte géopolitique fortement dégradé, qui impose de nouveau l’intelligence économique comme une nécessité à la souveraineté nationale. 

Les RIED se déclinent en 5 commissions indépendantes : L’IE territoriale, l’influence, la BITD européenne, l’IE offensive et le renseignement en sources ouvertes (OSINT).

Cependant, trois constats sont partagés par ces 5 groupes. Le premier est une faible culture de l’IE en France. Le deuxième est un faible partage de l’information stratégique entre les acteurs. Enfin, sur l’ensemble des sujets, le soutien des pouvoirs publics reste aujourd’hui trop éparse. 

Intelligence économique territoriale

Cette commission est présidée par Henri-Jacques Citroën, Vice-Président de l’ADIT. Il affirme partager le constat de la faible culture à l’IE, et déplore l’absence de ces sujets dans bon nombre d’établissements d’enseignement supérieur et d’organisations patronales.

Interrogé sur le sujet, il donne sa définition de l’intelligence économique. Il s’agit pour lui de l’ensemble des outils et méthodes légales qui permettent d’accéder aux renseignements privilégiés pour remporter des affaires économiques. Cette boussole stratégique se décline en 4 points cardinaux : la veille, la protection du savoir-faire, l’influence, la gestion de l’information stratégique. 

Face au maillage insuffisant des services de l’État pour accompagner et coordonner efficacement les acteurs économiques, il préconise aux préfets de servir de relais de l’information, des services étatiques vers la BITD locale. L’objectif est bien de désiloter les informations des différents acteurs, aujourd’hui dans leurs « couloirs de nage » respectifs.

Influence

Cette commission est présidée par Christine Dugoin-Clément, chercheuse associée à la Chaire « Risques » à l’IAE Paris-Sorbonne Business School. L’une de ses recommandations est de créer une discipline académique à part entière dans les universités, et qui donnerait lieu à un diplôme reconnu par l’État. Cette discipline d’intelligence économique mêlerait, entre autres, finance, technologie de l’information (IT), stratégie et gouvernance. Ces champs de recherche étant déjà inclus dans les sciences de la gestion, elle suggère de l’inclure dans ce domaine. 

Une seconde recommandation est la création d’une boîte à outils à destination des entreprises. Un exemple serait de permettre une réponse efficace à des attaques réputationnelles. Ces fiches réflexes aideraient à identifier les objectifs réels des attaquants, par l’étude des cibles et modes opératoires.

Renseignement en sources ouvertes

Cette commission est présidée par Anne-Solène Spido, présidente du cabinetMarcele Advisory et Secrétaire Générale du SYNFIE. Le premier point notable de cette commission est la variété des définitions du ROSO (OSINT) rencontrées. Elle propose la définition suivante : outils et méthodes de collectes et d’exploitation de l’information disponible au public, sur le web de surface, le deep web et le dark web, qui respecte le cadre légal. 

L’importance de l’OSINT est rappelée en un chiffre : 90 %. Celui-ci correspond à la quantité d’informations à valeur ajoutée qui sont disponibles légalement. Cela implique donc de maîtriser à la fois l’aspect offensif et l’aspect défensif de l’OSINT. 

Elle rappelle qu’il existe un dilemme entre la souveraineté numérique et la performance. En effet, les outils les plus performants en termes d’OSINT ne sont ni français ni européens mais sont pour la plupart du temps américains. Lorsqu’on utilise ces outils, nous sommes responsables devant la loi américaine et donc devant le Department of Justice (DOJ). 

Ainsi, cette commission recommande la création d’une base de connaissances communes, mise en œuvre par la DGA et partagée avec les acteurs de la BITD. Celle-ci aura vocation de diffuser de l’information entre les entreprises de premier rang, mais également entre tous leurs sous-traitants.

Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne (BITDE)

Cette commission est présidée par Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Sa première recommandation est de travailler sur l’horizontalité du partage de l’information. Le système français est aujourd’hui trop vertical pour permettre de capter et transmettre les informations des très nombreux et variés capteurs sur le territoire et à l’international. Il insiste cependant sur le fait qu’il faudra veiller à respecter le rôle et le cadre de déontologie de chacun des acteurs. À titre d’exemple, les think tanks doivent rester indépendants. 

S’est ensuite posée l’épineuse question d’une intelligence économique européenne, face aux impérialismes de grandes puissances étrangères. Toutefois, l’approche des pays européens n’est pas unifiée, et les intérêts peuvent par moment diverger. Il est donc nécessaire de connaître les intentions de ses partenaires lors du partage de l’information. Une cartographie des relations entre industriels de défense européens sera un premier pas dans ce travail. Finalement, le réel déterminant sur ce sujet est la politique de BITDE que les pays européens souhaitent développer.

Intelligence économique offensive

Cette commission est présidée par Frédéric Pierucci, ancien cadre supérieur d’Alstom et fondateur d’IKARIAN. La première mission de la commission a été d’étudier les acteurs français de l’intelligence économique offensive. Il recommande maintenant de réaliser une étude comparative des différents écosystèmes d’IE des principaux concurrents de la France sur les marchés d’exportation d’armes. 

Il met en avant le fait que l’État ne soutienne que les gros contrats d’exports d’armements. L’État est moins présent pour les PME, les ETI, etc. par manque d’accessibilité auprès de ces dernières. 

La seconde recommandation est la création d’un guichet unique de partage et d’exploitation d’informations. Les exportateurs français ont besoin de coordination, entre eux, mais aussi avec les acteurs étatiques et les autres entreprises. Cette recommandation part du constat que des ventes d’armes sont souvent accompagnées d’autres accords, commerciaux ou politiques.

Mot de clôture par Benoit Laroche de Roussane

Le Directeur de l’industrie de défense de la DGA a défini les trois impératifs majeurs de ces rencontres. 

Le premier est l’opérationnalité. Il s’agit de développer la capacité pour les différents acteurs d’être rapidement et facilement opérationnels dans le champ de l’intelligence économique. La recommandation de boîte à outils susmentionnée est un exemple de solutions. 

Le deuxième est la création de fondations communes. Le langage commun est le fondement du partage de l’information. Il permettra de poser un regard lucide sur l’état du monde actuel et futur d’une part, et d’autre part de poser un regard pragmatique sur les solutions à adopter. 

Enfin, l’intelligence économique étant un levier essentiel de la stratégie de souveraineté sur le long terme, il est vital de désiloter les réflexions, dans le cadre déontologique de chaque acteur.

Mattias Allio
Rédacteur en Chef Défense et Souveraineté Industrielle

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