Production de drones, nouvelle ère du conflit russo-ukrainien (2/2)

D’un point de vue industriel, les moyens de production de drones se sont adaptés. L’entreprise Fire Point a été créée en 2022 par des ingénieurs dans le but de produire des drones. En 2024, ils sortent leur premier « FP-1 », un drone capable de frapper à 1600 km depuis son point de départ. 

Une industrialisation accélérée et décentralisée

La vitesse de production est passée de 30 drones par mois en 2024, à 100 par jour en 2025. En revanche, ces drones coûtent 55 000 dollars pièce, ce qui les rend très onéreux et donc dépendants de l’aide internationale. Pour pallier ce problème, des plateformes se sont développées pour que des civils ukrainiens puissent assembler eux-mêmes des petits quadricoptères kamikazes. Le but est d’acheter les pièces détachées sur Aliexpress pour réduire au maximum les coûts, et suivent une vidéo sur internet pour assembler les pièces et former un engin qui sera vérifié, complété avec une charge explosive et enfin envoyé sur le front. À l’international, notamment en Belgique, des drones sont confectionnés de la même manière. Des civils se retrouvent secrètement dans des ateliers clandestins afin d’assembler ce qui sera envoyé sur le front ukrainien. Par ces actions, ils apportent un soutien non négligeable  aux forces armées, dont la demande ne faiblit pas.

Vers une autonomie stratégique pour la production de drones massive

D’un point de vue stratégique, la volonté de l’Ukraine de produire massivement ses drones de combat directement sur son territoire, à proximité de la ligne de front, s’explique par plusieurs avantages. D’une part, cette production locale permet à l’Ukraine de passer d’un simple importateur de technologies à un des principaux pôles mondiaux de fabrication de drones. Avec une capacité annuelle de production estimée à environ 4 millions d’unités, il égale ainsi tous les pays de l’OTAN réunis. La grande diversité de systèmes aériens, allant des FPV légers aux systèmes de surveillance plus sophistiqués, passant par les  drones armés et les kamikazes, permet à l’Ukraine d’améliorer sa rapidité d’assemblage et de se concentrer sur la production en grande quantité. D’autre part, la proximité de la production avec les zones de combat accélère le cycle d’innovation, le retour d’expérience, permettant aux ingénieurs de tester, corriger et adapter des prototypes en temps réel. Ainsi un prototype peut être ajusté en quelques jours plutôt qu’en mois ou années comme dans l’industrie civile. Enfin, sur le plan stratégique, cette quasi-autonomie industrielle réduit la dépendance en armes étrangères. Elle assure donc un approvisionnement continu malgré des ruptures de chaînes logistiques à l’international. 

La Russie a, elle aussi, ses méthodes de production de drones

En juillet 2025, le média indépendant russe The Insiderrévèle au grand public dans une enquête quelle était la clé de la production de drones en Russie. Sous couvert de concours scientifiques ou de jeux pédagogiques, les jeunes enfants russes apprennent à concevoir et programmer des technologies qui pourraient avoir un usage militaire. Officiellement, ces initiatives sont destinées à encourager l’innovation et les compétences techniques. Dans les faits, les activités proposées reprennent souvent des scénarios proches de ceux utilisés dans la guerre en Ukraine, mais sans réellement l’évoquer. De plus, l’État soutient activement ces projets en récompensant les meilleurs élèves avec des bonus aux examens et même des promesses de carrières professionnelles. De nombreuses entreprises partenaires sont liées, directement ou indirectement, au secteur militaire, comme l’entreprise d’État Roscosmos ou Geoscan, entreprise russe productrice de drones de combat. Les enfants et les professeurs ne sont pas informés de la finalité réelle des projets et n’ont pas le droit d’en parler en dehors du cadre de l’école. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté de former une future main-d’œuvre qualifiée sans évoquer explicitement la guerre. Mais elle permet aussi de développer des prototypes de drones de manière quasiment gratuite. Cette utilisation d’enfants pose de sérieuses questions éthiques sur la manipulation de l’éducation au profit de la guerre.

L’utilisation et la démocratisation de ces drones sur le front

D’un point de vue plus concret, les unités sur le front, au contact de l’ennemi, ont introduit le drone dans leur quotidien. Au départ, ils étaient utilisés par les troupes de manière complémentaire. Mais aujourd’hui, les drones sont réellement devenus indispensables pour l’armée ukrainienne comme pour l’armée russe. Les drones de reconnaissance jouent un rôle central dans la planification et la conduite des opérations. Ils sont utilisés pour observer le champ de bataille en temps réel, repérer les mouvements de troupes ennemies, identifier les positions d’artillerie stratégique et même surveiller les lignes logistiques adverses. Ces informations sont transmises en temps réel aux unités au sol, ce qui permet de préparer avec plus de connaissance du terrain des offensives. Les drones peuvent aussi être équipés de vision nocturne, ce qui ne limite pas le repérage à la journée.

Malgré tout, les drones les plus utilisés sur le front russo-ukrainien restent les drones kamikazes. De petits drones sont employés pour détruire des lignes ou des infrastructures ennemies. Ces engins ont de nombreux avantages comme leurs faibles coûts et leur simplicité d’utilisation. Mais, ils sont aussi très sensibles aux brouillages et leur portée n’est pas très importante (10 à 20 km selon les conditions météorologiques). Pour y remédier, l’Ukraine développe de nouveaux drones kamikazes: la nouvelle génération aura une portée de approximativement 40 km et, surtout, résiste au brouillage adverse. Cette innovation coûte environ 3000 euros, qui reste tout de même bien moins cher que les missiles pour les frappes de longue distance évalués à plusieurs dizaines de milliers d’euros la pièce.

                                                                                                                                                        Léopold Percie Du Sert et Roxane De Vaumas                                                                                                                                                                                            Club Défense de l’AEGE

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