Dans un contexte de réarmement accéléré en Europe, marqué par la guerre en Ukraine et la montée des tensions internationales, les États renforcent massivement leurs capacités militaires tout en cherchant à consolider leur base industrielle. La récente coopération franco-polonaise autour d’un satellite militaire illustre cette dynamique, où la dualité civile-militaire devient un levier d’autonomie et d’innovation.
Le principe d’ingénierie « duale » : apprendre à penser l’ingénierie civile en capacités militaires
L’ingénierie duale représente la capacité, pour une entreprise, à créer et industrialiser des produits qui peuvent être utilisés à des fins civiles mais aussi militaires. Le but étant de favoriser la capacité d’innovation pour pouvoir créer des produits résilients et adaptatifs, tout en rationalisant la conception pour pouvoir les convertir rapidement à l’usage militaire.
La dualité civile-militaire de filière de production du M51 et du lanceur Ariane 6, produits par ArianeGroup, en est l’un des meilleurs exemples. Les technologies, l’outil industriel et la logique stratégique de l’État se rejoignent à la fois sur le développement d’un lanceur stratégique spatial et sur les capacités de dissuasion nucléaire.
D’un point de vue technologique, l’ingénierie duale de la filière propulsion d’ArianeGroup permet à l’industriel d’utiliser le même combustible de propulsion solide, dont le perchlorate d’ammonium produit à Toulouse est le principal constituant, pour les moteurs P120C d’Ariane 6 et les moteurs des missiles M51. Également, les matériaux haute résistance, les capteurs et l’électronique embarquée sont les mêmes sur les deux filières. Cette dualité est aussi au service de l’excellence et de la reconnaissance du savoir-faire français puisque la pyrotechnie utilisée par le missile M51 pour la mise en poste des ogives nucléaires est la même qui avait permis à Ariane 5 de déployer le télescope spatial James Webb avec une précision permettant de prolonger considérablement sa durée de vie: cette réussite avait alors bluffé le personnel de la NASA.
Cette capacité de production duale est aussi très pertinente concernant l’outil industriel en lui-même : la production des deux filières est assurée sur les mêmes sites, par les mêmes ingénieurs et les mêmes fournisseurs. Cette dualité et cette compatibilité de filières permet également d’assurer une continuité des compétences critiques et un maintien des savoir-faire souverains, tout en réalisant des économies d’échelle en ce qui concerne la recherche et la production.
Enfin, cette dualité civile-militaire est également un facteur stratégique, car elle permet à la fois de pérenniser financièrement la dissuasion et le tissu industriel de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) mais aussi les sous-traitants civils.
Le rapprochement de l’industrie civile et de la BITD, levier de puissance
Pendant des années, l’industrie civile ne communiquait que très peu avec l’industrie de défense. Pour cause, de nombreux freins ont eu raison de la capacité de production de la BITD mais aussi de l’industrie civile : surnormalisation sur les produits mais aussi sur la sécurité de production, besoins réduits, enjeux RSE à respecter…
L’industrie, aussi bien civile que militaire, a donc subi une décroissance forte, ce qui a mené à la désindustrialisation de la France. L’industrie de défense, elle, a dû affronter des problèmes liés notamment au financement. Pendant des années, les entreprises de la BITD n’ont pas eu accès à la finance privée, le milieu des fonds d’investissements considérant que l’industrie de l’armement était trop sujette aux risques politiques, en plus d’une certaine instabilité concernant les marchés à l’export.
Avec la possibilité de nouveaux conflits de haute intensité et le retour de la force et la confrontation dans les relations internationales, le besoin en matériel militaire ne fait qu’augmenter, qu’il s’agisse de volume ou de masse de véhicules et de matériels, de programmes stratégiques (PANG, SNLE) ou de dissuasion nucléaire. L’industrie civile doit s’allier à l’industrie militaire et renforcer ses liens avec elle. Plusieurs grandes entreprises sont par essence duales, notamment dans l’aéronautique comme Airbus et Dassault. D’autres entreprises ont développé des solutions vendues à la fois dans le civil et dans le militaire, comme Thales avec ses solutions de radars ou encore ses logiciels de cybersécurité.
Le 20 janvier 2026, Renault a récemment été acteur de ce rapprochement de l’industrie civile vers l’industrie militaire en devenant partenaire de Turgis & Gaillard pour produire des drones de façon massive, au travers d’un accord-cadre décennal à hauteur d’un milliard d’euros .
La Réserve Industrielle de Défense (RID) ou l’usage de compétences civiles pour l’industrie de défense
Évoquée depuis l’automne 2022, la volonté de création de la réserve industrielle de défense (RID) à été confirmée dans la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. C’est en effet dans la partie intitulée « Réagir de manière décisive en cas d’engagement majeur » que sont tracés les contours de ce qui était d’abord décrit comme une « réserve opérationnelle industrielle ».
Avec la prise de conscience accélérée par l’invasion de l’Ukraine, il est apparu primordial de se tenir prêt au combat de haute intensité dans le cas d’un futur engagement de grande envergure, notamment se tenir prêt à produire en masse pour satisfaire les besoins de saturations. La promesse de la RID est alors de garantir la réactivité de notre BITD, en s’appuyant sur un ordre de grandeur de 2000 réservistes sous statut militaire, issus du secteur civil. Cependant, la RID n’est que marginalement abordée dans la LPM et répond partiellement aux objectifs fixés par celle-ci, elle ne semble être qu’un outil parmi d’autres qui pourrait s’étendre et participer de manière plus effective à l’accroissement de la cadence de production afin d’être prêt pour la haute intensité.
Le principe de la RID est le suivant : un ouvrier ou technicien qualifié du secteur industriel civil s’engage à travailler quelques jours par an au service d’une entreprise de la BITD. En pratique, la durée d’engagement est d’au moins dix jours pendant lesquels le réserviste sera formé et ses compétences entretenues. En effet, le recrutement ne peut pas se faire parmi des personnes déjà employées dans la BITD, ce qui sous-entend que les opportunités de recrutement sont limitées.
Cependant, une réforme de la RID pourrait par exemple comporter une montée en puissance, via l’emploi des salariés des entreprises de la BITD auprès des maîtres d’œuvres industriels étatiques (SIMMT, DMAé, SSF, …). Il peut également être intéressant de promouvoir ce type de réserve, voire de développer d’autres formes plus libres d’accords entre le secteur privé et les armées. L’adoption de conventions spécifiques entre les opérateurs territoriaux (filiales de concessionnaires, filiales industrielles locales…) permettrait de tisser un lien entre les ressources territoriales et les utilisateurs finaux des armées.
La dualité civile-militaire, une capacité nécessaire à renforcer pour mieux développer notre industrie de défense
Le rapprochement entre l’industrie civile et l’industrie de l’armement revêt de nombreux avantages. Du point de vue du financement de la BITD, l’association d’une activité civile à une activité militaire permet à l’entreprise de diversifier ses activités, de renforcer sa capacité d’innovation et parfois financer la recherche et développement avec les fonds communs de bailleurs intéressés par des applications de défense. C’est par ailleurs ce qu’a permis de réaliser la fusion civilo-militaire en Chine, assurant la pérennité de plusieurs entreprises de haute technologie initialement présentes uniquement sur les marchés civils.
D’un point de vue client, du côté des armées, l’adossement de l’industrie civile à l’industrie militaire permet également de s’assurer d’une source de revenus hors marchés de défense, ce qui permet d’éviter de vampiriser, notamment au travers de marges excessives, comme cela a pu être le cas pour le maintien en condition opérationnel de l’armement terrestre.
Enfin, il est important de non seulement rapprocher les mondes purement militaire et civil, mais aussi les industries, afin de renforcer un esprit citoyen de défense plus complet, permettant d’assurer la souveraineté de notre pays, de la production de nos outils de défense jusqu’à l’action de combat.
Oscar Morand et Théo Moreau Club Défense de l’AEGE
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