Sur le réseau de Cloudflare, qui transporte environ un cinquième du trafic mondial, les requêtes automatisées ont dépassé celles des humains au printemps 2026. Les agents logiciels savent déjà chercher, comparer et déclencher des actions. Ils apprennent désormais à payer.
Un programme peut acheter de la puissance de calcul ou déclencher une dépense sans validation humaine. C’est la finance agentique où des logiciels autonomes munis d’un portefeuille, d’un mandat et de règles dépensent. La question, plus seulement technique, mais également stratégique devient : « Dans quelle monnaie paieront les agents IA ? »
Deux infrastructures lancées à cinq jours d’intervalle incarnent cette bataille. Le 16 septembre, Circle a ouvert Arc, une blockchain conçue pour les usages financiers et l’économie agentique. Le 21 septembre, l’Eurosystème a lancé Pontes, permettant de régler des transactions tokenisées en monnaie de banque centrale. Le dollar privé peut-il devenir la monnaie spontanée de l’économie automatisée avant que l’euro public ne soit disponible avec la même facilité ?
Arc prend position avant que le marché n’existe vraiment
Circle, émetteur de l’USDC, ne propose plus seulement une monnaie numérique. Avec Arc, elle construit une infrastructure destinée aux marchés financiers, aux paiements instantanés et à l’activité agentique. BlackRock, Visa, Mastercard, ICE et la DTCC figurent parmi les validateurs fondateurs. Circle déploie en parallèle son « Agent Stack », qui permet d’équiper un logiciel autonome d’un portefeuille et de droits de dépense.
L’entreprise cherche à occuper trois positions : la monnaie, l’infrastructure et les outils de dépense des machines. Selon Circle, l’USDC représente déjà 98,8 % du volume des transactions pilotées par des agents. Or, ces volumes restent modestes avec 8,87 millions de paiements pour 940 000 dollars en mai 2026. C’est précisément pour cela que la bataille se joue maintenant. Les standards se forment lorsque les marchés sont encore petits, au moment où les développeurs choisissent leurs interfaces et leurs bibliothèques. Une fois intégrés dans le code, ces choix deviennent difficiles à déloger.
Pontes remet la monnaie de banque centrale au cœur du système
L’Europe suit une autre logique. Pontes ne crée pas une nouvelle monnaie. Il permet aux banques et aux marchés utilisant des registres distribués de régler leurs transactions en monnaie de banque centrale. Treize participants ont déjà rejoint le dispositif, dont Société Générale, Deutsche Bank, Santander et la Banque européenne d’investissement.
La présence de Société Générale dans les deux écosystèmes est révélatrice. Les mêmes institutions pourront utiliser plusieurs infrastructures. Mais les philosophies divergent. Arc part d’une monnaie privée et construit un écosystème autour d’elle. Pontes part de la monnaie publique et cherche à l’amener vers les infrastructures tokenisées. Le jour du lancement, la BCE a annoncé des travaux préparatoires en vue d’investir une partie de ses fonds propres dans des titres tokenisés réglés via Pontes. Elle s’engage pour préserver le rôle d’ancre de la monnaie publique.
Le risque de la monnaie choisie par défaut
Le danger pour l’Europe n’est pas une décision explicite en faveur du dollar. Le choix s’opère discrètement lorsqu’un développeur intègre une bibliothèque, quand une entreprise sélectionne une interface de paiement, ou à l’instant où un agent recherche le rail de règlement disponible. Un logiciel ne choisit pas par patriotisme. Il choisit ce qui fonctionne.
Pontes reste dépendant des horaires de TARGET. L’Eurosystème prévoit d’étendre la disponibilité à 22,5 heures par jour ouvré, puis en continu à mi-2028. Arc fonctionne déjà 24 heures sur 24. Pendant cette période, les infrastructures privées disposent d’un avantage temporel pour installer des habitudes techniques. Une part croissante des achats de calcul, des abonnements numériques et des futurs paiements automatisés des entreprises européennes risque de s’inscrire spontanément dans l’écosystème dollar, avec des coûts de conversion et de nouvelles dépendances.
Quand une ligne de code devient un choix de souveraineté
La souveraineté ne se joue plus seulement dans les lois ou les négociations internationales. Elle se joue aussi dans les standards techniques, les protocoles et les valeurs par défaut. Le protocole x402 permet déjà à une machine de payer pour accéder à un service web. En mai 2026, 8,87 millions de paiements ont été recensés pour moins d’un million de dollars. C’est encore marginal, mais l’histoire du numérique montre que les petits protocoles peuvent devenir des infrastructures majeures. La même dynamique s’observe avec le protocole d’autorisation AP2 de Google. Les trois briques sont désormais disponibles : la monnaie, le moyen de paiement et l’autorisation.
Cette automatisation accélère aussi les risques. Des milliers d’agents, qui utilisent les mêmes modèles, peuvent réagir en millisecondes. Mastercard a alerté le Conseil de stabilité financière sur le partage de failles identiques. Deutsche Börse s’inquiète d’un contrôle humain devenu formel. Sarah Breeden, Sous-Gouverneure de la Banque d’Angleterre, a appelé à des « boutons d’arrêt », en référence aux coupe-circuits que les marchés actions ont dû mettre en place à la suite du krach de 1987 et de ses ventes automatisées en cascade. S’y ajoute un enjeu de sécurité économique, car un agent capable de payer sans humain facilite la fraude automatisée, le contournement de sanctions ou de contrôles d’investissements, surtout lorsque les flux circulent sur des rails privés hors d’Europe.
Vitesse américaine, progressivité européenne
Arc privilégie la disponibilité permanente et laisse aux utilisateurs le soin d’encadrer leurs agents. Pontes opte pour une montée en puissance progressive, qui conserve un espace d’intervention humaine. Cette prudence peut devenir une protection, à condition de ne pas se transformer en handicap durable. D’ici mi-2028 et l’extension des horaires de fonctionnement de Pontes, les stablecoins en euros conformes à MiCA doivent gagner en liquidité sur les réseaux agentiques, et les infrastructures raccordées aux établissements européens doivent offrir des garanties de gouvernance et de résilience compatibles avec les exigences européennes, notamment DORA.
Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, défend une vision dans laquelle la finance numérique ne remplace pas la monnaie publique, mais lui donne de nouvelles formes d’utilisation. La monnaie publique doit rester l’ancre garantissant convertibilité, confiance et unité du système.
La compétition Arc-Pontes fixe l’architecture monétaire de l’économie automatisée. Les humains choisissent consciemment une banque ou une devise. Les machines appellent une interface. Transaction après transaction, les habitudes deviennent des standards, et les standards des dépendances. Une valeur par défaut qui fonctionne devient particulièrement difficile à déloger. C’est précisément pour cela que le moment est stratégique.
Aubry Springuel
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