Le business des vendeurs à découvert, ou comment rendre la guerre informationnelle et économique rentable, en ciblant des pépites françaises et européennes

Pour faire chuter un groupe du CAC 40, nul besoin de pirater quoi que ce soit, ni d’inventer de faux comptes. Il suffit de publier au bon moment un rapport à charge, épais et documenté, un rapport qui sera pris au sérieux sans en vérifier la réalité. Et certains acteurs, appelés vendeurs à découvert, spécialistes de la déstabilisation des entreprises cotées, gagnent même de l’argent au passage.  Ces « short-sellers » ont une spécialité : parier à la baisse sur le cours des entreprises, afin d’engranger des profits si la valeur de leurs actions baisse. Quitte à donner un coup de pouce au destin …

Le 19 mars 2026, la société américaine de vente à découvert Grizzly Research s’en prend au Groupe Accor, avec des accusations potentiellement graves. En une matinée, l’action cède presque 10 % et près d’un milliard d’euros de capitalisation s’efface, sans même qu’une seule de ces accusations ait été confirmée. Le dossier semblait taillé pour une communauté militante, qui l’a porté bien au-delà de l’impact d’une note financière. Faut-il y voir une arme de guerre économique que certains fonds américains braquent sur les entreprises françaises et européennes ? Le cas Accor mérite qu’on s’y arrête, et nous l’avons rembobiné minute par minute avec ALPEX, une plateforme française souveraine de détection et d’analyse des manipulations de l’information.

Par Khalid Ouchenir, fondateur et CEO d’ALPEX, Guillaume Sylvestre, expert en social network analysis et lutte informationnelle, enseignant à l’École de Guerre Économique et chercheur associé à l’École Nationale Supérieure de la Police.

Comment faire disparaitre un milliard d’euros de capitalisation en quelques heures

Ce 19 mars 2026, à 9h05, un compte publie sur le réseau social X un fil de cinq messages, le dernier en ligne sept minutes plus tard. Avant midi, le cours d’Accor a déjà perdu 9,8 % pour atteindre 37,89 euros. C’est l’une de ses pires séances depuis plus de vingt ans, même si la baisse est ramenée à 6 % à la clôture. Rien dans les résultats du groupe n’a changé ce matin-là. Le choc est déclenché par un document mis en ligne par Grizzly Research, une société américaine spécialisée dans la vente à découvert (ou short-selling). Cela consiste à parier à la baisse sur le cours en bourse d’une entreprise, permettant d’engranger une forte plus-value si effectivement le cours diminue. Cette pratique, controversée mais légale, a défrayé la chronique outre-Atlantique en janvier 2021, quand une tentative de short-selling sur le vendeur de jeux vidéo GameStop a tourné court suite à une riposte d’investisseurs amateurs coordonnés sur Reddit, qui ont fait exploser le cours de l’action. 

Le fonds avait d’abord pris une position vendeuse sur le titre. Son rapport reproche à Accor des failles dans la gestion des réservations de ses hôtels, qui pourraient mener à des activités illégales. En multipliant les documents, sur un nombre finalement limité d’exemples (selon Morgan Stanley, les établissements mis en cause représentent environ 0,8 % du parc du groupe¹), Grizzly Research tente de faire croire à une problématique systématique, qui toucherait l’ensemble du groupe, et donc remettrait en cause sa valeur. On est à la limite de la désinformation, dans une zone grise de la mésinformation, qui est de plus en plus pratiquée en lutte informationnelle.

En effet, selon l’audit publié par Accor le 27 mai 2026, Grizzly a compté comme des « acceptations » de simples grilles tarifaires envoyées automatiquement, ainsi que des échanges que les hôtels avaient interrompus ou conditionnés à la présentation de pièces d’identité et de justificatifs de filiation, gonflant mécaniquement le nombre de « défaillances » à pointer. Selon Accor, sur les 197 hôtels visés par Grizzly, seuls 12 ont apporté des réponses incomplètes ou perfectibles.

Le groupe Accor a fermement démenti les accusations, ouvert une enquête interne et mandaté un cabinet indépendant pour vérifier, en se disant prêt à porter l’affaire en justice si les faits venaient à être établis, ce qui à ce stade n’est pas le cas. Côté bourse, en revanche, le dégât a été immédiat : près d’un milliard d’euros évaporés en quelques heures, sur une capitalisation d’une dizaine de milliards. Si le titre a depuis plus qu’effacé sa chute, le groupe Accor s’est retrouvé fragilisé par cette attaque à laquelle il ne s’attendait pas.

Une stratégie visant à susciter l’intérêt et l’amplification par les médias, pour faire réagir le marché

Le rapport de Grizzly Research compile plusieurs centaines de pages, des captures d’écran, des relevés, des photographies, et une enquête que le fonds met en scène : il affirme avoir adressé des demandes de réservation piégées auprès de 250 hôtels du groupe répartis dans 22 pays, dont une quarantaine aurait donné suite aux demandes. Le tout enveloppé dans un récit qui évoque le nom d’Epstein, le sort d’orphelins ukrainiens et le maintien de 55 hôtels Accor en Russie, de quoi faire d’une thèse boursière un scandale moral. À l’ouverture de la bourse de Paris, personne n’a les moyens ni le temps de vérifier quoi que ce soit, d’autant plus que la forme du rapport incite à le prendre au sérieux.

Grizzly Research ne s’en cache pas, au contraire, et son rapport précise qu’il détient une position vendeuse et « réalisera des gains significatifs » si le cours baisse. Autrement dit : plus l’action du groupe Accor perd de valeur après la publication, plus la position vendeuse du fonds rapporte, un conflit d’intérêts que la réglementation oblige à afficher. Le fonds transforme d’ailleurs ses coups en vitrine : sur son site, il affiche ses reprises dans la presse, de Bloomberg au Financial Times, du Monde aux Échos en passant par Euronews et BFM Business, et suit, cible par cible, la performance du cours après chacun de ses rapports, ce qui pourrait donner le sentiment d’un palmarès. Cet écho médiatique ne serait-il pas l’objectif de Grizzly Research ? Plus un dossier a l’air sérieux, moins les médias le remettent en question, plus le cours cède et plus le pari rapporte.

La vague Accor, heure par heure, reconstituée avec ALPEX (corpus Visibrain). En bleu, les reprises sur X ; en vert, celles de la presse. La courbe rouge donne l’audience atteinte à chaque heure, et la zone verte la part qu’y prend la presse. Les deux pics du 19 mars correspondent aux reprises de Reuters.

Le graphique ci-dessus produit par l’outil ALPEX – startup accompagnée par des chercheurs d’IMT Mines Alès et son incubateur –  montre que les reprises initiales sur les réseaux sociaux visent surtout à susciter l’attention des médias, pour obtenir une viralité de l’info. Il suffit de deux dépêches de l’agence de presse Reuters pour faire basculer l’essentiel de l’audience du côté des médias. Ces mêmes médias qui concentrent à eux seuls près de 60 % des regards portés sur l’affaire. Voilà pourquoi le fonds tient tant à ses reprises dans la presse, car ce sont elles, bien plus que les partages militants, qui donnent à l’attaque une portée si forte. D’autant plus que Reuters, comme les autres médias, n’a pas pu vérifier de manière indépendante les allégations du rapport de Grizzly.

Le marché a-t-il simplement pris peur devant la virulence et la lourdeur du dossier ? Plus vraisemblablement, il a plongé parce qu’une accusation aussi grave, habillée d’un rapport d’apparence solide, s’est répandue à toute vitesse. La force de l’attaque tient donc autant à la gravité de l’accusation qu’à la façon dont elle se propage, une propagation qui échappe à qui ne regarde que le cours de bourse. C’est une stratégie efficace, contre laquelle les entreprises sont souvent démunies comme nous allons le voir par la suite.

Des attaques impossibles à anticiper, qui peuvent toucher n’importe quelle entreprise cotée

Vue depuis la Bourse, l’affaire se résume à une ligne qui plonge, celle du cours du groupe Accor, et cette ligne raconte le choc sans rien livrer de son origine. Qui a lancé l’accusation, dans quel ordre elle s’est répandue, à quoi ressemblent les comptes qui l’ont reprise ? Rien de cela n’apparaît sur le graphique.

L’analyse précise de la diffusion de l’information et de ses relais permet de mieux comprendre ce qui s’est passé, en suivant la dynamique de propagation des accusations.

A partir d’un corpus de posts de médias sociaux collecté via l’outil de veille sur les réseaux sociaux Visibrain et resserré sur ce qui relève vraiment du rapport, on identifie près de 490 reprises, concentrées sur les 19 et 20 mars. ALPEX met en évidence le fil complet de l’attaque qui a abouti à la chute du cours d’Accor.

Le fil d’amorce de Grizzly Research, isolé par ALPEX : cinq messages publiés en sept minutes, de 9h05 à 9h12, chacun horodaté à la seconde. On y lit mot pour mot les accusations mises en avant par le fonds, toutes attribuées à Grizzly et fermement démenties par Accor.

Tout part d’un même foyer : le fil de Grizzly Research, publié de 9h05 à 9h12, dans les toutes premières minutes de la séance parisienne. Dans la demi-heure qui suit, l’accusation est d’abord reprise par des comptes bien réels, actifs de longue date dans les cercles financiers. La diffusion gagne ensuite du terrain par palier, chacun contaminant une nouvelle communauté. La presse arrive plus tard, quand le cours a déjà plongé, mais elle change tout en termes d’échelle : Reuters reprend l’affaire à 12h30, plus de trois heures après le premier message, suivi le même jour par Bloomberg. Le lendemain, Le Monde, Euronews et TV5 Monde relaient à leur tour l’affaire, cette fois pour couvrir le démenti d’Accor. Peu importe le ton de chaque article : voir de grands titres s’emparer du sujet donne du poids à l’affaire et enclenche un effet boule de neige, un emballement que le fonds met ensuite en avant.

La diffusion du rapport de Grizzly Research sur Accor, reconstituée avec ALPEX. Chaque point est un compte, chaque trait une reprise tracée et horodatée. Trois pôles se détachent autour des comptes qui ont le plus porté l’accusation.

La cartographie des échanges entre les profils sur X permet de visualiser la scène en un coup d’œil : trois pôles, les comptes qui ont le plus poussé l’accusation, et tout autour la nappe des relais. On voit d’où part la vague et par qui elle grossit. 

La social network analysis permet de visualiser les interactions entre les profils sur les réseaux sociaux, matérialisées par des nœuds et des liens, et de qualifier leurs communautés, représentées par des couleurs. Outre Grizzly Research, on retrouve une communauté autour de @VolodimirZelen1, profil pro-ukrainien très actif, et @KshevchenkoReal, financier ukrainien, ancien gouverneur de la Banque nationale d’Ukraine (2020-2022). Cela suggère que très rapidement le rapport a suscité l’intérêt des sphères ukrainiennes, qui l’ont d’autant plus repris que depuis le début de la guerre, les groupes occidentaux qui ont choisi de maintenir leur activité en Russie sont ciblés par des activistes et militants ukrainiens – plusieurs entreprises françaises ont ainsi subi des campagnes de déstabilisation, parfois menées par des expatriés ukrainiens.

La guerre informationnelle se fait de plus en plus sans faux profils et sans robots, en ciblant des « alliés objectifs » qui vont s’approprier et propager les attaques

Le basculement décisif se produit ensuite, entre la sixième et la vingt-quatrième heure. Le sujet quitte le petit monde de la finance et gagne une communauté militante pro-ukrainienne francophone, où il est repris plus de deux cents fois. L’accusation parlait d’enfants ukrainiens, un terrain sur lequel cette communauté se mobilise depuis des années ; qu’elle s’en empare n’a rien d’étonnant.

Notre analyse souligne que cette attaque informationnelle n’a pas nécessité de faux profils pour être relayée. Via Alpex, on observe que 99 % des comptes qui relaient l’accusation sont authentiques, sans le moindre profil automatisé avéré, et l’on ne trouve aucun réseau monté pour la circonstance, seulement des comptes anciens et une audience déjà constituée que le fonds n’a pas eu à payer.

Et pourtant, l’attaque est plus retorse qu’il n’y paraît : la mobilisation est réelle, mais le fonds l’avait soigneusement préparée. La position vendeuse était prise en amont, le rapport calé sur l’ouverture des marchés, le dossier construit autour d’un thème, le sort d’enfants ukrainiens, propre à mobiliser une communauté militante. L’opération a été montée pièce par pièce, sans qu’un seul faux compte ne soit nécessaire, puis il a suffi de donner la première poussée en diffusant le rapport, avant de laisser la reprise s’emballer d’elle-même.

Les attaques informationnelles utilisent de moins en moins de bots, profils inauthentiques … dont l’efficacité est toute relative. Dans un espace informationnel conflictuel, où s’affrontent discours et récits, les professionnels de la désinformation et de la déstabilisation vont identifier des communautés et profils alliés, pour tailler des récits sur-mesure que ceux-ci reprendront. Peu importe la vérité tant que l’information sert un discours, d’autant plus si le sujet est émotionnel.

Grizzly Research, un acteur américain qui multiplie depuis un an les attaques contre les sociétés européennes

Ce qui est arrivé à Accor n’a rien d’un cas isolé. La société d’analyse de données Breakout Point indiquait sur X le 18 juin que le pire pour les entreprises européennes n’était pas d’avoir des résultats décevants, mais d’être ciblées par un acteur comme Grizzly Research.

Le groupe Accor a rejoint une liste de cibles qui n’a cessé de s’allonger. Grizzly tient sur son site le tableau de ses campagnes. Selon Breakout Point, il en a lancé onze depuis novembre 2025 : HelloFresh (Allemagne), Trustpilot et Ceres Power (cotées à Londres), Accor, Sinch (Suède), Partners Group (Suisse, 29 avril), Ottobock (Allemagne, 19 mai), Pirelli (Italie, 4 juin), 2CRSi (France, 18 juin) et, dernièrement, Raiffeisen Bank International (Autriche, 17 septembre), plus l’australien EOS. Le procédé frappe depuis des années d’autres entreprises françaises et européennes. 

Le « Track Record » affiché fièrement par Grizzly Research sur son site internet, indique en vert les sociétés durablement affectées par les attaques. Le même tableau montre toutefois qu’Accor (+12,5 %), Pirelli (+11,2 %) ou Sinch (+61,6 %) cotaient fin juillet au-dessus de leur cours d’avant publication. L’Agefi s’est penché sur le sujet, suite à l’effondrement en bourse du fabricant de serveurs, accusé en juin dernier par Grizzly Research d’avoir enjolivé la réalité de certains contrats. Après avoir demandé une suspension de cotation, 2CRSI a perdu plus de 45% de son cours en bourse, confirmant la difficulté à se remettre de telles attaques.  L’Agefi note que la plupart des analystes considèrent les allégations de Grizzly Research comme « aberrante ».

Mais c’est le jeu pourrait-on dire ? Pourtant, depuis le début de l’année, la quasi-totalité des entreprises ciblées sont européennes : c’est le cas de 10 de ses 11 campagnes lancées depuis novembre 2025, selon Breakout Point. Grizzly serait derrière 40% des rapports baissiers de sociétés européennes parus depuis le second semestre 2025.

Privilégiant les cibles européennes, le vendeur à découvert Grizzly a surtout un public financier américain, comme le montre l’analyse de ses abonnés sur X :

Par ailleurs, la stratégie de Grizzly Research ne se limite pas à pointer, comme d’autres acteurs similaires, des défaillances financières (réelles ou supposées) de ses cibles. Le short-seller va cibler des risques éthiques / réputationnels, notamment la proximité avec la Russie, comme vu avec le groupe Accor, ou dans le cadre de sa récente attaque contre le producteur de pneus Pirelli. La guerre informationnelle est donc un axe majeur de la guerre économique aujourd’hui, avec un vendeur à découvert américain qui cible, sous des angles souvent contestés, des sociétés leaders européennes.

Entreprises comme médias doivent apprendre à reconnaître ce type d’acteurs, pour prendre du recul face à ces manipulations

Au final, que faire contre ce type d’attaques ? Les entreprises françaises et européennes doivent se former et s’équiper dans la lutte informationnelle, pour anticiper, analyser et qualifier les attaques subies et notamment sensibiliser leurs salariés qui peuvent eux-mêmes être pris de doutes en voyant leur entreprise attaquée. 

De la même façon, les médias ont une part de responsabilité importante dans la diffusion de ces attaques. De plus en plus de cas montrent une attaque réussie suite à sa mise en avant par les médias, parfois d’ailleurs en pointant de la désinformation, mais qui va de par ce relais toucher son public. A minima, les médias doivent apprendre à prendre du recul sur les rapports publiés par Grizzly Research et consorts, qui nécessitent d’être creusés avant d’être relayés, et a minima contextualisés. Faute de quoi ceux-ci deviennent des auxiliaires, à leur insu certes, de la désinformation.

Dans le cas de Grizzly Research, outre les actions en justice engagées ou annoncées par plusieurs cibles, de XP Inc. en 2024 à Pirelli en 2026, qui devraient amener à la prudence, on notera qu’il s’agit d’une toute petite structure, avec 5 analystes et un détective privé, ce qui invite à interroger la profondeur de ses investigations. Si Grizzly n’a jamais été condamné, il a été accusé en 2023 par un autre vendeur à découvert anonyme, Fiat Lux Partners, d’avoir repris dans son rapport sur Sigma Lithium des passages fournis par son « soutien financier », que Fiat Lux pensait être le fonds canadien Anson Funds. Grizzly a démenti. Anson a pour sa part accepté en juin 2024, sans reconnaître ni contester les faits, de payer 2,25 millions de dollars d’amendes à la SEC, le gendarme boursier américain. Il lui était reproché de ne pas avoir informé ses investisseurs qu’il travaillait avec des auteurs de rapports baissiers, rémunérés par une part de ses profits en échange d’un accès anticipé à leurs publications. 

Pour aller plus loin :