Le jeu vidéo en Afrique : entre explosion numérique et lutte des esprits

Portée par la généralisation du smartphone et la baisse du coût de la data dans certaines régions, l’industrie vidéoludique pèse désormais plus de 1.8 milliard de dollars sur le continent africain. Si le secteur attire les capitaux étrangers, il révèle aussi des fragilités marquées par des inégalités d’accès, un déficit d’infrastructures locales, l’absence de régulation homogène et une porte d’entrée pour les influences étrangères.

La partie est définitivement lancée. Avec une croissance annuelle de 12,4 % et plus de 349 millions de joueurs en 2024 (soit 32 millions de plus qu’en 2023, principalement concentrés au Nigeria, en Afrique du Sud, en Égypte, au Kenya et au Maroc), le secteur représente aujourd’hui un atout stratégique économique, mais également culturel et informationnel. 

Une économie vidéoludique émergente

Cette expansion traduit un basculement structurel : le jeu vidéo dépasse désormais le simple divertissement et forme d’abord une composante de l’économie numérique africaine au même titre que la fintech ou le e-commerce. Cela s’observe notamment  par l’augmentation constante du nombre de studios africains. Selon le rapport Africa Games Industry 2025 de l’éditeur nigérian Maliyo Games, on recensait 250 studios en 2024 dont 57 en Afrique de l’Ouest, soit 45 de plus que l’année précédente dans cette même région. La Banque africaine d’import-export indique que l’industrie créative numérique, dont le gaming est un sous-segment, pourrait générer 20 millions d’emplois dans les prochaines années. Témoins de ce secteur d’avenir, les start-up locales parviennent à capter une part de plus en plus croissante des investissements internationaux, à l’image de l’éditeur Carry1st (Afrique du Sud). En 2024, la plateforme sud-africaine était parvenue à lever 27 millions de dollars auprès de fonds tels qu’Andreessen Horowitz (a16z) et Bitkraft Ventures, illustrant l’intérêt croissant du capital-risque américain pour le marché africain.

Une évolution, certes, mais une dépendance à des plateformes étrangères (Sony, Microsoft, Google Play, Apple Store, Steam…) et aux financements externes. Si quelques grands groupes technologiques étrangers investissent ou accompagnent des studios africains, la majorité de la valeur reste néanmoins captée hors du continent, ce qui pose la question de l’indépendance numérique africaine. La majorité des studios locaux ne franchissent pas le seuil symbolique du million de dollars de chiffre d’affaires. En réalité, le développement d’un écosystème local capable de créer, publier et monétiser ses propres jeux est à ce jour un défi réel, tant en matière de compétence que de structure financière, faisant pour le moment de l’Afrique un simple marché de consommation et non un pôle de production indépendant.

La révolution culturelle en marche

Le développement du secteur vidéoludique en Afrique  ne représente  pas seulement une dynamique économique. Il fait aussi émerger de nouveaux récits, modes de socialisation et formes culturelles. La quasi-totalité du marché africain du jeu vidéo est aujourd’hui portée par le mobile. Un phénomène qui favorise l’accès à une jeunesse aux ressources extrêmement modestes et de plus en plus intéressée par la découverte de héros ainsi que de narratifs panafricains. Pour répondre à cette tendance, les jeux à forte valeur identitaire se multiplient, à l’image de l’original Tales of Kenzera : Zau, du créateur britannique Surgent Studio, narré en kiswahili, qui met en scène une mythologie est-africaine. On peut également citer la suite fantaisiste Aurion, du leader camerounais Kiro’o Games, disponible sur mobile et PC. Ces deux œuvres traduisent cette volonté de mutation vers un contenu plus « africain ». Une enquête diffusée par le Pan African Gaming Group et Geopoll révélait par ailleurs que plus de la moitié des joueurs (56%) interrogés au Nigeria, Kenya, Afrique du Sud et Égypte estiment que la pertinence culturelle d’un jeu compte pour eux. Une majorité d’entre eux dénoncent également le fait qu’il n’y a pas assez de jeux avec des personnages qui leur ressemblent. Socialement, le jeu vidéo devient un vecteur de socialisation intergénérationnelle, de création de communautés e-sports et de participation numérique pour des populations qui ne trouvaient pas toujours leur place dans les médias traditionnels. L’essor de plateformes et de festivals tels que l’Africa Games Week ou les programmes d’incubation comme le Xbox Game Camp Africa 2025 traduit ce nouveau mouvement.

L’Afrique, nouveau « Battle Royale » cognitif

Produit d’une fragmentation géopolitique inédite à l’échelle internationale, le jeu vidéo constitue aussi un champ de bataille décisif pour la domination des esprits. Malgré les tendances culturelles actuelles, derrière chaque application téléchargée, chaque scénario importé, se joue une lutte silencieuse pour la maîtrise des imaginaires et des comportements en Afrique. Les contenus vidéoludiques consommés sur le continent proviennent en réalité d’éditeurs étrangers, principalement américains et chinois. Les jeux diffusés par Electronic Arts (EA), Tencent, Activision Blizzard ou Garena façonnent les références visuelles, linguistiques et morales d’une génération entière. L’influence est d’autant plus forte que le smartphone, principal canal de jeu pour neuf africains sur dix, échappe largement aux circuits locaux de régulation. Les plateformes de distribution et les réseaux sociaux y associent publicités, micro-transactions et modèles de consommation conçus hors du continent. Les experts en économie comportementale alertent sur un phénomène de captation de l’attention : des millions de jeunes, souvent au chômage, passent plusieurs heures par jour dans des univers narratifs qui transmettent, souvent inconsciemment, des valeurs « étrangères », « choquantes » ou « violentes ». L’Afrique devient ainsi une cible stratégique de la soft power economy. Les États-Unis y voient un relais d’influence culturelle, la Chine un débouché pour ses plateformes mobiles et l’Europe un champ d’expérimentation pour ses industries créatives. Les grandes licences occidentales telles que FIFA, Call of Duty Mobile ou PUBG dominent les classements de téléchargement, tandis que les jeux locaux peinent à exister sur les boutiques d’achat en ligne saturées. Cette asymétrie cognitive pourrait peser sur la souveraineté symbolique du continent. À long terme, elle interroge la capacité des pays africains à forger leurs propres récits numériques, à produire des contenus reflétant leurs identités et à contrôler les données qui en découlent. 

Face à cette influence diffuse, certains gouvernements commencent à réagir. Le Maroc, le Kenya et le Sénégal travaillent sur des fonds d’appui à la création culturelle numérique. Des alliances régionales, inspirées de la francophonie numérique, envisagent d’imposer des quotas de contenus locaux ou de soutenir la traduction en langues africaines. La bataille du jeu vidéo en Afrique ne se joue pas seulement sur les parts de marché, mais sur le terrain de la mémoire collective et de l’imaginaire. Celui qui conçoit les récits contrôle les représentations, et, à terme, les comportements. Une réalité que la Russie, joueur en quête d’ascension dans cette partie, assimile parfaitement, pendant que l’Afrique cherche encore sa propre manette.

Nabil-Issa ABSI

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