Les sociétés militaires privées ukrainiennes : entre héritage de guerre et futur levier d’influence [Partie 1/2]

L’Ukraine disposera, à l’issue de la guerre, d’un vaste vivier de vétérans et d’un savoir-faire opérationnel unique rendant possible la création de sociétés militaires privées (SMP) malgré un cadre légal contraignant. Ces structures pourront servir à la fois d’outil de stabilisation interne mais aussi de levier d’influence, permettant de transformer l’expérience en un outil stratégique durable.

Un impératif économique et social de reconversion des vétérans

La fin des hostilités impliquerait une démobilisation massive et un choc socio-économique majeur. L’Ukraine est déjà fortement endettée et dépendante de l’aide internationale. La réintégration de centaines de milliers de vétérans sur un marché du travail affaibli constitue un défi structurel. Dans ce contexte, le recours à des sociétés de sécurité privées rémunératrices pourrait s’imposer comme une stratégie de reconversion économique viable. 

Un réservoir massif de combattants expérimentés

Avant l’invasion russe de 2022, les forces armées ukrainiennes comptaient environ 250 000 militaires actifs. Sous l’effet de phases de mobilisation progressive, les effectifs ont atteint jusqu’à ce jour plus de 700 000 militaires (actifs et réservistes réunis ), faisant de l’Ukraine l’une des armées les plus importantes d’Europe. Cette masse constitue un vivier unique de combattants aguerris à la guerre asymétrique de haute intensité, mêlant combat mécanisé, artillerie, guerre de drones et guerre de tranchées. Dans un contexte géopolitique tendu marqué par le retour des conflits interétatiques, la demande pour des instructeurs et conseillers opérationnels expérimentés est susceptible de croître considérablement. Certaines de ces compétences font aujourd’hui l’objet d’une demande publique de la part de grandes puissances, que ce soit les Etats-Unis, les pays de l’OTAN ou encore des pays du Golfe.

L’idée de sociétés militaires privées émerge

En juin 2025, le président russe Vladimir Poutine a exigé l’expulsion de Russie des combattants volontaires étrangers engagés aux côtés de l’Ukraine. En réponse, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré envisager la possibilité pour Kyiv de créer ses propres sociétés militaires privées (SMP). Andrii Osadchuk, membre influent du comité parlementaire ukrainien chargé de l’application de la loi, a souligné que l’Ukraine disposerait, à l’issue du conflit, d’une main d’œuvre qualifiée vis-à-vis de laquelle l’Etat aurait tout intérêt à offrir de réelles perspectives professionnelles.

Les SMP sont des entreprises privées fournissant des services de sécurité et de défense traditionnellement assurés par les forces armées étatiques, allant de la formation militaire à la protection armée, voire à la participation directe aux combats. Dans le cas du conflit ukrainien, la principale SMP originelle était le groupe russe Wagner dont l’effectif était estimé à plusieurs dizaines de milliers d’hommes. Un de leurs engagements massifs d’ampleur est la bataille de Bakhmout, faisant l’objet de nombreuses accusations de crimes de guerre

La constitution ukrainienne n’autorise pas la formation de telles unités . Malgré cela, plusieurs organisations se prétendent SMP de facto et opèrent dans une zone grise juridique. Au profit de l’Ukraine, plusieurs contracteurs de sécurité et de conseil tels que Omega ou Mozart Group sont actifs dans la formation au combat, la protection d’infrastructures ou le soutien logistique, sans rôle offensif autonome officiel. La participation de volontaires étrangers, souvent confondus avec des SMP, demeure intégrée au cadre étatique ukrainien et ne constitue pas une activité commerciale privée. A l’opposé de la Russie avec le groupe Wagner, l’État Ukrainien ne projette pas de sociétés privées à l’international ou de manière autonome. 

Une exportation du conflit

Le conflit russo-ukrainien se concentre majoritairement sur le sol des deux belligérants, mais pas uniquement. Depuis le début de la guerre, des drones s’écrasent ou survolent régulièrement l’Europe faisant craindre une extension généralisée du conflit à l’ensemble de la région. Néanmoins, ce n’est pas un cas isolé . Le ministère de la défense Ukrianien a revendiqué des attaques contre les intérêts russes au sein de plusieurs théâtres d’opérations où les milices de Moscou sont impliquées. 

Au Soudan par exemple, les forces spéciales ukrainiennes ont été filmées combattant les mercenaires russes aux côtés de l’armée soudanaise. Au Mali et au Niger également, des combats ont lieu entre les milices pro-russes et les rebelles locaux soutenus par des soldats ukrainiens. Lorsqu’elles réussissent, ces opérations ont un rôle galvanisant et contribuent à soutenir le moral des combattants en Ukraine.

Ces actions ont plusieurs objectifs pour l’Ukraine : le premier,naturellement, d’exporter le conflit aux intérêts russes à l’échelle mondiale, d’affaiblir le nombre de combattants russes, mais aussi de perturber ses activités économiques en Afrique. De plus, la Russie est accusée d’alimenter des guerres en Afrique pour créer des crises humanitaires et donc des déplacements de populations en direction de l’Europe. En combattant l’action de la Russie sur place, l’Ukraine sape l’influence de Moscou dans la région.

L’expertise ukrainienne acquise par le conflit

Cet impact est d’autant plus mis à mal par l’arrivée de l’Ukraine sur le marché de l’armement avec, depuis septembre 2025, l’ouverture à l’exportation de sa production d’armement. Cette mesure a permis de faire fonctionner ses usines à l’export et de faire rentrer des capitaux à l’intérieur du pays, l’armement étant un outil d’influence. Fort d’une expérience de combat directe et d’un appareil industriel de défense entièrement national, l’Ukraine est un partenaire privilégié pour tous les pays se préparant à affronter un conflit de haute intensité. 

L’Ukraine se présente comme un exportateur de taille : sa capacité de production, massive, a prouvé son efficacité sur le terrain avec des équipements robustes et les vétérans offrent un vivier précieux et une manne de personnel qualifié.  

Le savoir-faire acquis par l’Ukraine en quatre ans ne peut être revendiqué par presque aucun pays, qu’il s’agisse des aspects de communications en temps de guerre, de défense aérienne ou encore de guerre conventionnelle ou de guerre asymétrique. Ces connaissances sont largement exportables et réutilisables, notamment par des pays tels que ceux du Golfe pour la défense aérienne ou par les pays africains pour combattre les groupes rebelles avec des moyens contraints. Cette doctrine, qui a vocation à être transmise, apporte un levier d’influence supplémentaire à l’Ukraine. Créer des liens entre les officiers locaux et les formateurs ukrainiens permet de former les bases d’une collaboration plus étendue. Cette stratégie d’influence a été largement utilisée par les grandes puissances : former les chefs de demain, c’est s’assurer l’amitié du pays dans le futur. La SMP servirait ici d’interface entre transmission d’expertise militaire et levier d’influence durable.

Compétences OTAN et interopérabilité occidentale

Depuis 2014, et surtout depuis 2022, l’Ukraine a connu une intégration progressive des standards OTAN, tels que l’interopérabilité C4ISR (normes militaires), les doctrines combinées, ou la formation occidentale au combat. De plus, les forces ukrainiennes utilisent un écosystème varié d’armements occidentaux : lance-roquettes HIMARS, missiles Patriot, chars Leopard, avions F-16 et Mirages-2000) et soviétiques modernisés, conférant à leurs personnels de rares compétences dans l’intégration et la mise-a-l’épreuve de systèmes disparates. Dans une perspective de marché et de non-alignement politique, ces compétences sont particulièrement attractives pour des États du Sud global en quête de modernisation, cherchant à éviter une dépendance aux États-Unis ou à la Russie.

De plus, les unités spécialisées dans les systèmes sans pilote ont mené des milliers de frappes et développé des capacités innovantes allant du drone FPV bon marché à des appareils capables d’atteindre des cibles à plusieurs centaines de kilomètres. Cette expertise opérationnelle, acquise dans le cadre d’un conflit de haute intensité face à un adversaire étatique, constitue un savoir-faire recherché sur le marché de la sécurité et de la défense. L’Ukraine pourrait, grâce à ses atouts, constituer une force militaire privée performante et ainsi accroître son pouvoir d’influence chez ses partenaires et clients.

Félix Couratin et Marc Pfister – SIE 29

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