Les violences faites aux femmes comme outils d’influence

« Le corps des femmes est devenu un véritable champ de bataille, et le viol est utilisé comme une arme de guerre ». —Denis Mukwege

Loin d’être un « dommage collatéral », la violence faite aux femmes est désormais reconnue comme une stratégie à part entière, utilisée pour terroriser, punir, contrôler ou détruire des communautés entières. Les conflits récents montrent que cette arme se généralise.

L’ONU note que les conflits ne se contentent pas de créer un terrain propice à plus de violences. Certains acteurs utilisent la violence comme tactique de domination, de déplacement, d’intimidation ou de contrôle de populations civiles. Cela se traduit par des exécutions arbitraires, de la torture, des enlèvements, et d’autres formes de violences physiques ou psychologiques contre des femmes et des filles. Celles-cisont souvent liées à des stratégies plus larges de guerre ou de répression. L’ONU définit la « violence sexuelle liée aux conflits » comme des actes tels que le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, l’avortement forcé, la stérilisation forcée, le mariage forcé ou toute autre forme de violence sexuelle d’une gravité comparable, lorsqu’ils sont directement ou indirectement liés à un conflit armé.

Ce qui distingue ces crimes des violences sexistes commises en temps de paix réside dans leur dimension instrumentale.. Ils sont motivés par des objectifs politiques, militaires ou économiques, pour contrôler un territoire, une population, des ressources ou pour soutenir une idéologie extrémiste. Le site « We Are Not Weapons of War », qui travaille sur ces crimes, liste notamment quatre grands objectifs : le nettoyage ethnique, l’endoctrinement idéologique, la stratégie politique et économique, et la terreur ou la torture.

Le nettoyage ethnique

Au Rwanda, lors du génocide de 1994, entre 100 000 et 500 000 femmes et filles ont été violées, mutilées ou réduites en esclavage sexuel en l’espace de cent jours, selon l’ONU. Outre les viols de masse, les bourreaux pratiquaient des mutilations sexuelles, à la machette, au couteau, avec de l’eau bouillante ou de l’acide, visant particulièrement les organes reproducteurs, avec l’intention de détruire leur capacité à enfanter. Dans certains cas, les femmes ont été retenues comme esclaves sexuelles pendant des semaines ou des mois. La sexualité et la reproduction des femmes étaient ainsi instrumentalisées.

Human Rights Watch rappelle que les responsables politiques, militaires et administratifs, ainsi que les chefs de milices ont encouragé ces atrocités pour servir un objectif explicite : la destruction du groupe Tutsi.

Quelques années plus tôt, la Bosnie-Herzégovine avait déjà mis au jour ce mécanisme. Pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), entre 10 000 et 50 000 femmes ont été violées. La plupart par les forces serbes de Bosnie et des unités paramilitaires. Une politique de viols systématiques destinée à terroriser et chasser les populations bosniaques était mise en place. Des femmes ont été enfermées dans des maisons, hôtels, gymnases ou camps de détention transformés en centres de viol, souvent sous les yeux de leurs proches.

Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a reconnu pour la première fois le viol systématique et l’esclavage sexuel comme crimes contre l’humanité. Les chercheurs parlent de « viol génocidaire » dans la mesure où ces actes s’inscrivaient dans une campagne d’épuration ethnique destinée à empêcher le retour des populations ciblées. Un rapport cité par l’Institut pour la recherche sur le génocide au Canada résume brutalement l’avantage stratégique de cette arme « le viol ne nécessite ni essence ni balles et constitue pourtant un moyen de terreur extrêmement puissant ».

L’endoctrinement idéologique

Les violences commises contre les femmes en temps de conflit ne se limitent pas aux viols. La privation d’éducation, l’accès restreint aux soins, la fermeture d’espaces publics aux femmes constituent une autre forme d’instrumentalisation, plus diffuse mais tout autant stratégique. Ces méthodes privent les femmes, et donc une partie décisive de la société, d’acquérir les moyens de se mobiliser ou de contester l’ordre imposé.

En Afghanistan, depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021, les décrets visant à exclure les femmes et les filles de la vie publique se multiplient. La mission de l’ONU (UNAMA) relève que les femmes sont massivement écartées du travail, qu’elles ne peuvent plus accéder à de nombreux services sans chaperon masculin, et que les filles restent privées d’éducation secondaire et universitaire. En décembre 2024, les talibans ont fermé l’un des derniers interstices qui subsistaient. Les femmes sont interdites de suivre des formations médicales, tout en les empêchant, dans certaines provinces, d’être soignées par des médecins hommes.

Human Rights Watch souligne que cette politique conduit mécaniquement à une hausse des souffrances, des maladies et des décès parmi les femmes, faute de soignantes et d’accès aux services de santé. Elle consacre, de ce fait, un système où les femmes sont confinées au foyer, dépourvues d’éducation, de revenus et de capacité d’organisation sociale ou politique. L’exclusion scolaire des filles signifie aussi, à terme, une génération entière d’enfants élevés dans un environnement où la voix des femmes est légalement étouffée.

Le cas de Boko Haram au Nigeria illustre une autre façon de transformer l’éducation en champ de bataille. Le mouvement djihadiste a mené depuis 2009 une campagne systématique contre les écoles du nord-est du pays. Entre 2009 et 2015, plus de 910 écoles ont été détruites, au moins 1 500 autres contraintes de fermer et plus de 2 000 civils en majorité femmes et enfants ont été enlevés. L’enlèvement des 276 lycéennes de Chibok en 2014 est devenu emblématique de cette stratégie. Les jeunes filles, accusées de suivre une éducation « occidentale », ont été mariées de force, violées et utilisées comme esclaves domestiques ou parfois comme kamikazes.

En s’attaquant directement aux filles scolarisées, Boko Haram attaque la possibilité même d’une société où les femmes pourraient être éduquées, informées et capables de contester l’idéologie du groupe. Là encore, la violence contre les femmes fonctionne comme une attaque contre l’avenir de la communauté.

Les organisations djihadistes ont poussé l’instrumentalisation des corps féminins à un degré d’industrialisation rarement atteint. En Irak et en Syrie, l’organisation Daech a mis en place ce que des chercheurs décrivent comme une véritable « bureaucratie de l’esclavage ». Ils capturent des femmes, notamment yézidies, les enregistrent, créent des contrats notariés de vente entre combattants, il existe même un bureau officiel chargé du marché aux esclaves.

L’ancienne représentante spéciale de l’ONU sur la violence sexuelle dans les conflits, Zainab Bangura, a documenté des milliers de cas de femmes yézidies réduites en esclavage, revendues parfois jusqu’à huit fois, droguées pour accélérer leur puberté et ainsi augmenter leur « valeur » sur le marché. Les viols et les ventes de femmes étaient justifiés par des fatwas internes, qui érigeaient le viol en outil de conversion forcée et de domination religieuse.

Selon les analyses de spécialistes, Daech utilisait cet esclavage sexuel à plusieurs fins. Tout d’abord pour récompenser ses combattants et attirer des recrues. Mais aussi pour terroriser les minorités ciblées, comme les Yézidis. Enfin, afin d’asseoir une forme de souveraineté, en s’arrogeant le droit de vie et de mort sur les corps féminins.

Le site We Are Not Weapons of War souligne que Daech a fait du viol « une arme suprême et intégrale de sa stratégie de guerre », intégrée à son projet idéologique d’endoctrinement et de purification religieuse. Boko Haram, de son côté, enlève des centaines de jeunes filles, les viole et les marie de force à des membres du groupe, combinant ainsi coercition sexuelle, enrôlement forcé et punition de l’éducation des filles.

La stratégie politique et économique

En République démocratique du Congo, la violence sexuelle est si massive qu’elle a valu au pays l’expression de « capitale mondiale du viol » dans de nombreux rapports. 

L’ONU souligne que dans l’est du pays, toutes les parties au conflit recourent de manière systématique à la violence sexuelle comme tactique de guerre contre les civils, avec comme cibles privilégiées les femmes et les filles. Ces crimes s’inscrivent dans des zones marquées par la présence de groupes armés, la compétition pour des ressources minières et des déplacements massifs de population. 

Des organisations spécialisées relèvent que dans certaines régions riches en diamants ou autres minerais, le viol est utilisé pour terroriser les communautés, pousser les habitants à fuir et faciliter ainsi la mainmise sur les ressources.

Au-delà de la souffrance individuelle, l’objectif est de fracturer le tissu social, en ayant recours à la stigmatisation des survivantes. Les familles sont disloquées et des villages entiers sont traumatisés. La violence sexuelle devient une arme de destruction lente mais profonde des structures communautaires.

La terreur ou la torture

Cette utilisation des violences faites aux femmes ne se limite pas aux zones de guerre au sens classique. Dans des contextes de crise politique aiguë, la répression d’État emprunte de plus en plus les codes de la guerre pour briser toute contestation. 

Au Venezuela, une mission d’établissement des faits mandatée par l’ONU a documenté des cas répétés de violences sexuelles ou sexualisées. Les cibles étaient des femmes et des filles considérées comme dissidentes, participant à des manifestations anti-gouvernementales, ou des proches de supposés opposants. Les méthodes vont du pelotage forcé des seins, des fesses et des organes génitaux à des menaces explicites de viol. Dans les cellules, elles sont aussi menacées d’être violées, ou d’être violentées au niveau des parties intimes (électrochocs, coups).

Ces violences sont le plus souvent commises lors de l’arrestation, de la détention et de l’interrogatoire, dans un contexte d’impunité quasi totale. Des organisations non-gouvernementales (ONG) vénézuéliennes soulignent que l’État participe lui-même à ces violations, soit en les tolérant, soit parce qu’elles sont perpétrées directement par les forces de sécurité, sans que les victimes obtiennent protection ni recours judiciaire. L’objectif est d’intimider, d’humilier, de faire taire et d’envoyer un message à l’ensemble de la société sur le prix de la dissidence.

Les femmes sont punies lorsqu’elles se font trop visibles, trop assertives ou qu’elles perturbent l’ordre patriarcal imposé par les organisations criminelles. Parmi les victimes figurent des journalistes, des entrepreneures et d’autres femmes qui, sans représenter une menace armée, incarnent toutefois une forme de résistance à l’autorité.

Si les violences sexuelles ou psychologiques en temps de conflit restent répandues, c’est d’abord parce qu’elles fonctionnent du point de vue des acteurs armés. Elles sont peu coûteuses matériellement, mais dévastatrices psychologiquement et socialement. Elles permettent de terroriser et de disperser des communautés entières sans engager des ressources militaires massives. Elles exploitent et renforcent des normes patriarcales préexistantes, qui associent l’honneur de la famille ou du groupe au corps des femmes. Elles s’accompagnent d’un niveau d’impunité exceptionnel. 

Le dernier rapport du Secrétaire général de l’ONU sur la violence sexuelle liée aux conflits montre que, malgré la multiplication des normes internationales, les poursuites restent l’exception. L’ONU a vérifié plus de 4 600 cas en 2024, mais insiste sur le fait que la plupart des victimes ne se déclarent pas, par peur de représailles, par honte, ou faute de mécanismes de signalement adaptés. Dans de nombreux contextes, qu’il s’agisse de la RDC, du Venezuela ou de zones sous contrôle de cartels, les survivantes se heurtent à des systèmes judiciaires défaillants, voire complices.

Tant que le viol et les violences faites aux femmes resteront des armes redoutablement efficaces et impunies, elles continueront d’être utilisées comme armes de guerre, déclarées ou dissimulées.

Oxane C. (Etudiante SIE29)

 

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