Drones contre artillerie, la dronisation du conflit russo-ukrainien (1/2)

Lors du conflit russo-ukrainien, l’artillerie tend à être peu à peu remplacée par les drones. Ces derniers, répondant mieux aux caractéristiques tactiques du terrain et aux contraintes économiques du conflit, sont devenus les « rois du champ de bataille » en apportant un soutien important aux forces armées des deux camps dans les années qui ont suivi le début du conflit. Cette métamorphose de la guerre se fait en parallèle de l’arrivée universelle du drone dans les armées et de son rapide développement technologique.

 

 

L’artillerie comme fonction décisive des conflits et le changement de paradigme

La guerre telle que nous la définissons aujourd’hui, malgré une absence de consensus, reprend les termes suivants. C’est un duel entre deux forces qui consiste à détruire les forces physiques et morales de l’adversaire afin de le forcer à obéir. Cette vision clausewitzienne de la guerre est celle qui infuse la majeure partie des pensées depuis son traité fondateur De la guerre. Dans ce même ouvrage, il y décrit la guerre comme étant un « caméléon »  avec l’idée que cette dernière, sans pour autant changer de fond, change constamment de forme. La Première Guerre mondiale, qui a fait de l’artillerie la pièce maîtresse des conflits jusqu’à aujourd’hui, illustre bien ce concept de caméléon. En effet, ce conflit mondial nous a fait basculer de conflits où l’artillerie n’est pas systématique à l’inverse des fantassins et de la cavalerie qui est quasi omniprésente, à une vision logistique radicalement différente qui prend en compte l’appui tactique non négligeable qu’est l’artillerie.

De la même manière, l’arrivée du drone sur les champs de bataille a éclipsé son prédécesseur pour se placer comme soutien tactique majeur dans des conflits tels que la guerre russo-ukrainienne. Cependant, cette bascule quasiment paradigmatique ne s’est pas opérée en une nuit et une forme de cohabitation s’est d’abord installée avant que les drones ne deviennent un avantage stratégique, tactique et économique sur le champ de bataille.

 

 

L’artillerie, pilier de la guerre de haute intensité

Lorsque la Russie pénètre pour la première fois sur le territoire ukrainien en février 2022, elle emploie la stratégie de la « Blitzkrieg » ou «guerre éclair»  afin de soumettre l’Ukraine en quelques semaines. Devant l’échec de cette tentative, les forces russes se concentrent sur les fronts et tentent de progresser mais s’enlisent rapidement. C’est alors qu’est massivement employée l’artillerie pour tenter de détruire les capacités physiques et morales de l’Ukraine. L’artillerie joue un rôle stratégique en permettant à la Russie de conserver l’initiative dans le conflit, physiquement en mettant à mal les infrastructures ukrainiennes et moralement en faisant subir une pression psychologique constante aux troupes ukrainiennes qui n’ont pas l’habitude de ce genre de conflit

Ce qui permet d’affirmer que le peuple Ukrainien, au sens de la population qui a toujours vécu dans la zone géographique de l’Ukraine, ne dispose pas de la force morale nécessaire, est un théorie développée par Aurélien Berlan. Dans son article Structures sociales et mécanismes guerriers : la guerre dans la sociologie wébérienne, Berlan explique que certains peuples ont une prédisposition structurelle à la guerre, non pas à cause d’un hypothétique tempérament guerrier mais en raison de contraintes climatiques, économiques et sociales. Ainsi, les Huns qui vivaient dans les plaines arides de la Mongolie actuelle étaient contraints par leurs conditions de vie d’entreprendre des raids à travers l’Asie et jusqu’au Moyen-Orient. Et pour appuyer encore cette théorie, les Huns qui s’établissaient dans les territoires conquis perdaient leur appétence guerrière au fur et à mesure des générations car vivant dans des zones fertiles où il était plus simple de survivre. De la même manière, l’Ukraine est une terre fertile sur laquelle il n’est pas aussi dur de vivre qu’ailleurs. A la lumière de cette théorie de Berlan, on comprend que la force morale de l’Ukraine dans le cadre d’un conflit avec la Russie, soit mise à mal.

Durant toute la première partie du conflit, c’est donc l’artillerie qui est utilisée comme soutien aux troupes russes. Ce mode de fonctionnement s’inscrit dans une vision classique de la guerre de haute intensité (guerre qui implique toute la nation). Dans cette vision, l’artillerie donne la mesure mais ce sont les chars et les blindés d’artillerie qui sont les pièces maîtresses du conflit. C’est en effet de cette manière que fonctionne le début du conflit, car le char est, à cette époque, l’outil permettant de maintenir une offensive dynamique ou d’organiser une défense solide ; c’est en tous cas l’incarnation de la force brute efficace sur tous les terrains et propre aux combats de haute intensité.

 

 

L’irruption des drones et la recomposition du champ de bataille

Dans ce contexte, l’Ukraine tente dans les premiers mois de faire face et de tenir le choc de l’invasion russe. En s’appuyant sur l’apport de matériel équivalent européen et en réutilisant les matériels russes gagnés, l’Ukraine met en place une force de contrepoids pour freiner l’avancée russe. Si cette stratégie lui permet de survivre au choc frontal initial, elle ne lui permet pas de renverser l’offensive à son avantage. Devant la situation qui se présente, le président Zelenski n’a d’autre choix que de trouver une alternative pour soutenir économiquement l’effort de guerre. C’est ainsi que les drones deviennent les « rois du champ de bataille ». Ils ont l’avantage de n’être ni chers ni complexes à produire, ce qui en fait l’outil parfait pour une réaction rapide. La production de drones devient donc l’objectif premier des forces ukrainiennes, permettant de contrecarrer efficacement le marteau russe. Étant donné que la chaîne de production de drones ukrainiens est quasiment entièrement située sur le sol ukrainien, l’acheminement et la logistique autour des drones sont grandement simplifiés. Ce point introduit une nuance dans l’éloge constant que l’on peut lire ou entendre sur les drones dans les combats modernes. Certes ce sont des outils aux fortes capacités de renseignement et de létalité, mais des drones produits en masse ne sont pas toujours adaptés à d’autres formes de combats. A titre de comparaison, l’opération Inherent Resolve lancée par les Etats-Unis en 2025, qui fait entrer en jeu des forces de plusieurs pays, couvre le territoire Syrien et Irakien dans sa quasi-totalité. Là où les 1250 km de front sont facilement couverts par les drones ukrainiens, les 5500 km2 des territoires du Proche-Orient requièrent une autre approche. La manière de fonctionner des drones comme on la voit dans le conflit russo-ukrainien repose avant tout sur une concentration des combats, ce qui implique une facilitation de l’acheminement des drones sur les zones de conflit.  

Cependant, les drones restent des outils plus efficaces que ceux des guerres de la fin du XXème et du début du XXIème siècles. S’ils ne sont pas adaptés à tous les conflits, ils deviennent peu à peu la colonne vertébrale des conflits d’aujourd’hui, en témoigne la vitesse à laquelle sont développées les technologies du domaine du drone. Le conflit russo-ukrainien a exacerbé cette tendance mais l’illustre bien. C’est le terreau idéal au développement d’une guerre de drones, version évoluée de la guerre de tranchée. La guerre de tranchée de 1914-1918 avait commencé comme un affrontement de deux forces armées qui s’entrechoquent, puis, dans les dernières années du conflit, la tactique du barrage roulant (creeping barrage) a pris le relais pour devenir le point de bascule vers la victoire. L’artillerie avait permis aux forces alliées de remporter le conflit de cette manière devenant le clou du spectacle. De la même manière, les drones le sont devenus en renversant l’offensive russe. 

Maintenant que les drones ont rééquilibré le conflit, une course à l’armement s’est engagée pour maîtriser mieux et plus rapidement l’atout du drone, car celui qui réussira aura un contrôle du champ de bataille quasi-total à une échelle moyenne à grande. En revanche, cette maîtrise des drones et de leur technologie passe par la maîtrise des technologies qui lui sont adjacentes; des matières premières à l’éco-système industriel adapté à la production de drones.

                                                                                                                                                        Léopold Percie Du Sert et Roxane De Vaumas                                                                                                                                                                                       Club Défense de l’AEGE 

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