En entrant dans la production de drones militaires, Renault franchit un seuil symbolique et industriel, révélateur des nouvelles priorités stratégiques françaises.
Face aux tensions géopolitiques, sous l’égide de la Direction Générale des Armées (DGA) a sollicité Renault pour créer une filière française de drones à bas coût, en partenariat avec Turgis Gaillard, une entreprise de taille intermédiaire (ETI) spécialisée dans les systèmes d’armes et les drones de combat.
Annoncé ce 20 janvier 2026, ce partenariat inédit répond à une doctrine d’ «économie de guerre», visant à combler le déficit capacitaire français en munitions rôdeuses téléopérées à longue portée. Turgis Gaillard pilote la conception militaire (guidage, charge utile), tandis que Renault transfère son expertise automobile en production de série rapide et à bas coût.
L’ambition industrielle du « Chorus » : entre production en série et coût maîtrisé
Le «Chorus» est une munition téléopérée kamikaze, opérable à distance pour des frappes précises sur cibles mobiles, avec une portée étendue adaptée aux théâtres modernes comme l’Ukraine. Simple, robuste et économique, le drone est conçu pour une production à grande échelle, avec plusieurs centaines d’unités fabriquées chaque mois et la capacité de livrer des milliers d’engins livrables en quelques mois après qualification. Ce drone également pensé pour le renseignement pourrait ouvrir la voie à un marché d’environ un milliard d’euros sur 10 ans avec la DGA. Cette approche duale (civile-défense) exploite les lignes d’assemblage Renault sans investissements massifs en outillage neuf.
Renault comme nouvel acteur de la base industrielle et technologique de défense
Les usines du Mans (Sarthe) et Cléon (Seine-Maritime), sites phares du groupe, seront partiellement reconverties pour l’assemblage final, tests et emballage des drones, valorisant des compétences en gestion de qualité, logistique et cadence élevée. Cette réaffectation s’inscrit dans une stratégie de remplissage capacitaire, préservant l’outil industriel automobile tout en générant du chiffre d’affaires stable. L’objectif est d’assurer un déploiement rapide pour équiper les forces françaises et soutenir potentiellement des alliés européens.
Un contrat structurant pour l’autonomie stratégique française
La DGA a notifié un contrat ferme de 35 millions d’euros couvrant recherche et développement (R&D), industrialisation et première petite série pour essais opérationnels et certification. Le succès des tests ouvrant un accord-cadre décennal à hauteur d’un milliard d’euros, fait de ce programme un pilier de la réindustrialisation duale française. Ce modèle simplifié accélère les procédures d’achat, priorisant volume et coûts maîtrisés sur complexité technique. Pour la France, il s’agit de structurer une souveraineté industrielle en drones, essentielle face aux retards accumulés, tout en exportant vers l’Ukraine ou l’OTAN si besoin. Renault, sans ambition de devenir primal défense, capitalise sur ses atouts production (coûts bas, délais courts) pour diversifier sans diluer son cœur automobile, dans un contexte politique favorable. Ce «partenariat complètement inédit» marque l’entrée des grands civils dans l’effort de défense nationale.
Clémence BRODIN
Cheffe rédactrice du Pôle Afrique
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