Influence économique de la Chine : quels risques pour l’UE ? [2/2]

Face à la concurrence exacerbée de la Chine et aux difficultés rencontrées par de nombreux industriels européens, l’Europe a commencé à construire dès 2023 une stratégie de lutte contre l’influence économique chinoise. Cependant, la difficulté d’uniformiser ces mesures à l’échelle européenne et l’aggravation des tensions internationales rendent l’implémentation de toute politique de sécurité économique commune très complexe. 

La stratégie de « de-risking » de l’Union européenne face à la Chine

Depuis 2023, le terme de « de-risking » (réduction des risques) est devenu central dans le discours européen sur la Chine. Ce terme a été popularisé par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a déclaré, en mars 2023, qu’« il n’est ni viable, ni dans l’intérêt de l’Europe – de se couper de la Chine. Nos relations ne sont pas noires ou blanches – et notre réponse ne doit pas l’être également. C’est pourquoi nous devons nous concentrer sur la réduction des risques – et non sur le découplage ». 

Le concept  de « de-risking » vise à distinguer clairement deux approches : d’un côté le découplage complet vis-à-vis de la Chine, c’est-à-dire la coupure de la majorité des relations commerciales – jugé irréaliste et économiquement dangereux ;  de l’autre, une  réduction ciblée des vulnérabilités dans certains secteurs stratégiques comme les batteries, ou les terres rares. L’Union européenne cherche ainsi à préserver les bénéfices du commerce bilatéral tout en réduisant les dépendances qui menacent sa sécurité économique. Cette stratégie repose sur trois piliers essentiels : la promotion de ses intérêts, la protection de ses secteurs clés et la coopération avec ses partenaires pour renforcer sa résilience. 

Le premier axe du de-risking consiste à investir dans les capacités industrielles et technologiques de l’UE. Plusieurs programmes phares incarnent cet effort, notamment le Chips Act, promu en 2023. Pour la Commission européenne, cet acte « renforcera la compétitivité et la résilience de l’Europe dans les technologies et applications liées aux semi-conducteurs, et contribuera à la réalisation de la double transition numérique et écologique ». Concrètement, cet acte prévoit plus de 43 milliards d’euros d’investissements jusqu’en 2030 pour relocaliser une partie de la production de semi-conducteurs en Europe. L’objectif est de réduire la dépendance de l’UE à l’un des secteurs les plus stratégiques, tant sur le plan économique, que technologique et industriel.

La question des batteries étant elle aussi critique, l’Union européenne s’appuie sur le plan Batteries Alliance et les projets d’intérêt commun européen (IPCEI), qui visent à développer une industrie européenne des batteries. Si ces initiatives poursuivent avant tout des objectifs écologiques, elles  permettent également à l’UE de renforcer sa production locale de batteries, actuellement largement dominée par les entreprises chinoises telles que CATL ou BYD

L’UE cherche enfin à réduire sa dépendance et le monopole chinois sur les terres rares et les matières premières critiques. Le Critical Raw Materials Act, voté en 2023, fixe des objectifs précis pour sécuriser l’accès à ces matières  stratégiques d’ici 2030. Les chiffres sont pour le moins ambitieux : au moins 10 % d’extraction, 40 % de transformation et 25 % de recyclage de ces matières premières sur le sol européen d’ici 2030, afin de limiter la dépendance à un seul fournisseur à un maximum de 65 % des approvisionnements. Ces initiatives traduisent une volonté de réindustrialisation  et de renforcement de l’autonomie technologique de l’Europe.  Dans ce cadre là, l’UE cherche également à diversifier et sécuriser ses routes d’approvisionnement. Un partenariat sur les minerais critiques a, par exemple, été conclu avec l’Australie depuis 2024 et un renforcement des liens est en cours avec d’autres pays, comme le Canada et de nombreux États africains.

Le deuxième pilier consiste, pour l’Union, à protéger ses entreprises stratégiques . Depuis 2020, l’UE a progressivement mis en place un procédé pour identifier et filtrer les investissements étrangers. Ce dernier est décrit en ces termes par la Commission européenne : « L’objectif du règlement de l’UE sur les investissements directs étrangers (IDE) est de s’assurer que l’Union est mieux équipée pour identifier, évaluer et atténuer les risques potentiels pour la sécurité ou l’ordre public, tout en restant l’une des zones d’investissement les plus ouvertes au monde ». 

Concrètement, ce dispositif permet d’examiner les projets d’acquisition dans des infrastructures stratégiques (défense, aéronautique, spatial), des technologies sensibles ou encore le secteur de l’énergie. La Commission n’a toutefois pas le pouvoir de bloquer elle-même un investissement. Cette décision reste du ressort des États membres.  

Parallèlement, l’UE mobilise de plus en plus fréquemment ses instruments de défense commerciale.  Elle a ainsi instauré en octobre 2024 des droits compensateurs de 17 à 35 % sur les véhicules électriques chinois importés.. Cette décision découle d’une enquête antisubventions lancée par la Commission en 2024, sur les importations de véhicules électriques chinois, accusés de bénéficier de subventions massives de la part de l’État chinois, faussant la concurrence. Ce type de mesures vise à rétablir des conditions de concurrence équitables et à permettre aux entreprises européennes de faire face à leurs rivales chinoises sur un pied d’égalité.

Enfin, un instrument anti-coercition est entré en vigueur en décembre 2023 afin de permettre à l’UE de réagir aux pressions économiques exercées par des pays tiers. Conçu comme un outil de dissuasion, il privilégie la négociation pour résoudre les différends, mais prévoit également la possibilité de contre-mesures –  telles que des restrictions sur le commerce, l’investissement ou le financement – si le dialogue échoue ou si le pays concerné maintient sa pression.. Il vise notamment à éviter la répétition de l’épisode lituanien, lorsque Pékin avait imposé des sanctions commerciales en représailles à l’ouverture d’un bureau de représentation de Taïwan à Vilnius sans réaction coordonnée de l’Union à l’époque.

Le troisième pilier, « s’associer », repose sur l’idée que l’Europe ne peut réduire ses dépendances qu’en diversifiant ses sources d’approvisionnements. Parmi les principales initiatives figure le projet Global Gateway, initié en 2021 et présenté comme l’alternative européenne aux Nouvelles routes de la soie. Ce programme vise « à renforcer des connexions intelligentes, propres et sûres dans les secteurs du numérique, de l’énergie et des transports », avec un budget annoncé de 300 milliards d’euros d’investissements, entre 2021 et 2027, destinés à financer des projets durables en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Pensé encourager l’investissement privé et renforcer la compétitivité européenne, ce projet peine toutefois à matérialiser des résultats tangibles. La concurrence internationale accrue et une bureaucratie encore lourde freinent la concrétisation des ambitions du Global Gateway sur le terrain.

Les limites et défis de la stratégie européenne de « de-risking »

La stratégie de de-risking se heurte néanmoins à plusieurs limites structurelles. Elle suppose une coordination étroite entre les 27 États membres, dont les intérêts économiques divergent : tandis que la Lituanie ou la République tchèque défendent une ligne plus ferme vis-à-vis de Pékin, la Hongrie et la Grèce préfèrent, au contraire, maintenir des liens économiques étroits avec la Chine. 

Le de-risking n’implique pas la fin des relations commerciales, mais il suppose d’en accepter les coûts et d’assumer d’éventuelles mesures de rétorsion. Or, de nombreuses entreprises européennes demeurent fortement dépendantes du marché chinois. C’est notamment le cas  du secteur automobile en Allemagne : le constructeur Volkswagen y vend aujourd’hui quatre voitures sur dix. Une telle exposition l’application de cette stratégie complexe, tant sur le plan économique que politique, face au risque de représailles de Pékin. 

La volonté politique est pourtant bien présente. Le président français Emmanuel Macron et l’ex-chancelier allemand Olaf Scholz, ont affirmé leur intention de renforcer la coopération franco-allemande afin de préserver la souveraineté  industrielle européenne. « Nous devons soutenir certains secteurs critiques, notamment l’industrie automobile, l’industrie sidérurgique, l’industrie chimique, et il est urgent de libérer des investissements pour eux » déclarait Emmanuel Macron en janvier 2025. 

Cependant, cette stratégie suppose une relocalisation partielle de l’industrie européenne, un processus coûteux et complexe. Les projets de construction et de relocalisation se heurtent souvent à des coûts élevés, liés aux exigences réglementaires et à des surcoûts imprévus. À l’été 2023, un projet d’investissement de relocalisation estimé à 4 milliards d’euros dans la zone industrielle d’Anvers a failli être annulé à cause d’exigences environnementales. À cela s’ajoute une dimension sociale non négligeable : une relocalisation massive de la production pourrait entraîner une hausse des prix, susceptible de provoquer d’importants mouvements sociaux. Ces conséquences doivent être anticipées si l’Union souhaite concilier souveraineté industrielle et stabilité économique et sociale.

Les réponses et mesures nationales des États membres face à la Chine

Bien que la Commission européenne impulse une stratégie commune de « réduction des risques » vis-à-vis de la Chine, sa mise en œuvre repose essentiellement sur les États membres, qui conservent une large souveraineté en matière de politique industrielle, commerciale et sécuritaire. Cette autonomie se traduit par des approches très contrastées selon les intérêts nationaux, la dépendance économique ou encore les sensibilités politiques de chaque pays.

Certains États, comme la Lituanie, adoptent une position particulièrement ferme à l’égard de Pékin. En 2021, elle a autorisé l’ouverture d’un bureau de représentation de Taïwan sous son nom officiel, provoquant une crise diplomatique majeure avec la Chine. Cette dernière a suspendu les échanges commerciaux avec Vilnius, justifiant sa décision par la défense de sa souveraineté. Loin de se rétracter, la Lituanie a ensuite renforcé ses restrictions à l’encontre des entreprises chinoises, notamment dans le domaine des énergies renouvelables, invoquant des risques d’espionnage.

De leur côté, la France et l’Allemagne privilégient une approche de vigilance et de contrôle. La France, avec la loi n° 2024-850 visant à « prévenir les ingérences étrangères », a restreint la présence du groupe Huawei dans ses réseaux 5G. Ces mesures s’inscrivent dans la volonté de promouvoir une autonomie stratégique européenne, concept défendu par Emmanuel Macron comme fondement d’une indépendance industrielle et technologique accrue.

À l’inverse, d’autres États membres demeurent beaucoup plus conciliants envers la Chine, motivés par des considérations économiques. La Grèce, par exemple, voit dans les investissements chinois une opportunité de relance. L’acquisition de 67 % du port du Pirée par l’armateur COSCO en 2016 est présentée par Athènes comme un partenariat « gagnant-gagnant ». Toutefois, ce type d’accord confère à la Chine une influence croissante sur des infrastructures stratégiques européennes.

La Hongrie illustre une logique similaire : très active dans le cadre de la coopération « 14 + 1 » initiée par Pékin, elle bénéficie de financements chinois importants, notamment pour la ligne ferroviaire Budapest-Belgrade. Cependant, ce projet, dont le retour sur investissement reste très incertain, symbolise la dépendance financière que la Chine peut induire chez certains partenaires européens.

En somme, les positions des États membres révèlent une fracture durable au sein de l’Union européenne : entre ceux qui cherchent à limiter les dépendances envers la Chine et ceux qui, au contraire, privilégient les bénéfices économiques immédiats. Ces divergences compliquent la mise en œuvre d’une politique européenne réellement cohérente face à Pékin.

Une implication européenne encore inégale dans la sécurité économique

Entre commerce et sécurité, l’Europe cherche encore son équilibre face à la Chine. Si l’UE multiplie les outils juridiques, elle peine toutefois à dégager une véritable cohérence stratégique. Comme le souligne l’European Council on Foreign Relations, l’Europe « est souvent perçue comme faible et fragmentée par la Chine […] Beijing préfère alors traiter avec les États membres de façon bilatérale – des approches pragmatiques dans le but de ‘’diviser et régner’’ ». Cette fragmentation limite la portée des outils mis en place. Aucun État européen n’accepte aujourd’hui de déléguer à Bruxelles un pouvoir réellement contraignant en matière de filtrage des investissements étrangers. Pour certains pays, comme la France,  cet outil relève de la sécurité nationale.

Jusqu’à présent, l’UE s’est contentée d’inciter les États membres à mettre en œuvre leur propres mécanismes de filtrage, mais ces dispositifs comportent encore de nombreuses failles. Les évaluations menées par la Commission, l’OCDE et la Cour des comptes européenne ont notamment mis en évidence que cela « ne couvre pas les investissements directs étrangers (IDE) réalisés par un investisseur de pays tiers via une filiale établie dans l’UE, alors qu’en 2022, ces IDE intra-UE représentaient 23 % de leurs investissements ». Le partage d’informations entre États membres pose également problème : trop de données non pertinentes sont transmises, tandis que certaines informations essentielles ne sont pas partagées. Certains pays sont beaucoup plus actifs que d’autres dans ce partage : 92 % de toutes les notifications d’IDE proviennent de seulement six États.  La France est en tête, avec 193 notifications, suivie respectivement par l’Italie (169), l’Espagne (164), l’Autriche (156), le Danemark (73) et l’Allemagne (63). Près de douze États membres, représentant 42 % du stock moyen d’IDE de l’UE, n’ont envoyé aucune notification, soulignant les priorités divergentes au sein de l’Union.

Vers une adaptation réglementaire pour renforcer la souveraineté économique européenne

C’est dans cette optique que la Commission européenne souhaite établir un nouveau règlement sur le filtrage des IDE, fondé sur une logique « d’harmonisation minimale ». Concrètement, cela impliquerait de rendre obligatoire un mécanisme de filtrage pour l’ensemble des États membres, d’étendre le dispositif aux investissements indirects (intra-UE) et de fixer des exigences procédurales communes. Si cette réforme suscite déjà des critiques, notamment quant au risque d’inflation du nombre de dossiers à examiner, elle constitue une adaptation nécessaire pour combler les failles exploitées par certains acteurs étranger. L’objectif est de doter l’Union d’une véritable capacité de détection et de réaction face aux prises de contrôle agressives, tout en préservant la souveraineté nationale des États membres.

Le Parlement européen a d’ailleurs reconnu en juin 2025 les limites de la stratégie actuelle de sécurité économique : « La stratégie européenne de sécurité économique de 2023 s’est révélée insuffisante face à un environnement géopolitique de plus en plus conflictuel », indique le rapport. Cette première stratégie identifiait seulement 4 vulnérabilités majeures  (résilience des chaînes d’approvisionnement, protection du savoir-faire technologique, intelligence artificielle et technologies quantiques). La nouvelle doctrine vise donc à clarifier et renforcer les dispositifs existants, tout en améliorant leur coordination. L’UE souhaite rassembler les différents outils déjà mis en place afin de fournir des « lignes directrices stratégiques pour une utilisation ciblée ». 

Mais, au-delà de la méthode, c’est la gouvernance européenne elle-même qui est interrogée. Le Centre for European Policy Network (CEP) plaide pour la création de « clubs de sécurité économique » afin d’établir un cadre coopératif et une stratégie commune contre l’ingérence étrangère, facilitant ainsi la prise de décision

Cette approche est appuyée par le Centre for European Policy Studies (CEPS), qui « suggère d’élargir les flux d’investissements intra-UE en réduisant les barrières aux activités financières transfrontalières et en renforçant l’union des marchés de capitaux ». Selon cette vision géoéconomique, l’Union devrait s’appuyer davantage sur son marché intérieur, tout en restant ouverte au monde, et veiller à ce que les IDE soient alignés sur ses priorités stratégiques.

Une telle connectivité suppose également une mutualisation accrue des moyens de défense. La sécurité économique devient réellement efficace lorsqu’elle s’inscrit dans une approche globale et concertée, incluant un maximum d’États membres et permettant de limiter l’impact de potentielles contre-mesures adverses. L’Europe dispose du poids géoéconomique pour rivaliser avec la Chine; mais comme le souligne l’European Council on Foreign Relations (ECFR), c’est le manque de structure institutionnelle et d’outils de coordination qui freine sa capacité d’action. Le commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, a déclaré que la nouvelle stratégie de sécurité économique consisterait désormais à ne plus identifier les risques mais à les atténuer, en centralisant les outils à disposition pour augmenter leur portée. 

Cette stratégie passe également par une meilleure anticipation des crises. L’Union a souvent dénoncé sa dépendance aux terres rares chinoises, sans toujours agir concrètement pour y remédier. En juin 2025, le commissaire européen à la Stratégie industrielle, Stéphane Séjourné, a appelé les États membres à « créer des réserves communes de terres rares afin de prévenir les perturbations des chaînes d’approvisionnement et d’éviter tout chantage économique de la part de la Chine ». En d’autres mots, il s’agit, pour l’Europe, de passer de la prise de conscience à la  à résilience. 

Reste à savoir si l’Union saura s’unir autour de cette ambition, ou si la divergence persistante des intérêts nationaux continuera d’entraver la construction d’une véritable autonomie stratégique européenne.

Thomas Humbert

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