La guerre en Ukraine a remis au goût du jour les sujets de défense nationale et de résilience. Mais parmi tous les débats au sein des différentes instances politiques, ceux de l’armement et de l’économie de guerre ont particulièrement résonné dans les hautes sphères institutionnelles.
L’Union européenne a dû faire face à des velléités en provenance des États-Unis sur le sujet des équipements et du matériel militaire, exigeant plus d’investissements dans la Défense de la part des pays européens (et notamment vers du matériel américain), si l’Europe souhaite encore profiter de la protection et de l’aide des Alliés d’Outre-Atlantique. Cette stratégie d’imposition de puissance a eu pour effet de relancer le débat sur la provenance des équipements des nations européennes, sur la relation à l’OTAN, mais aussi sur la capacité européenne à être souverains dans le domaine de la défense. En France comme en Europe, les débats et propositions sur le financement, le renforcement et la souveraineté de notre Base Industrielle et Technologique de Défense se sont multipliés.
Cependant, force est de constater que la multiplication des discours n’a pas permis d’avancées significatives. Solutions de financement privé pour la BITD, diverses réglementations et programmes budgétaires pour développer les armées européennes, multiplication des groupes de travail nationaux et européens et des conférences de think tanks, études capacitaires… Ces solutions et réflexions, ne permettent pas encore de limiter la concurrence féroce entre les partenaires européens, parfois même alliés historiques de l’industrie française de l’armement.
Le domaine de l’armement terrestre, partenariat solide entre la France et la Belgique
Le partenariat Franco-Belge mis en place dans le cadre du programme CaMo constitue un bel exemple de réussite. Initié en 2018 par un accord intergouvernemental, ce programme européen va bien au-delà du simple contrat d’équipement : il établit un partenariat solide visant l’interopérabilité entre les deux armées.
Dès le départ, cet accord porte autant sur la formation et l’entraînement que sur la doctrine d’emploi de ces blindés. Il était également question de partenariat industriel dans l’accord d’origine, comme en témoigne l’inauguration d’une ligne d’assemblage final de Griffons réservés aux forces belges.
Cette volonté de la Belgique de bénéficier de retombées économiques sur son territoire d’un partenariat de cette ampleur s’est faite en bonne intelligence avec la France, où sont produits les BRAVEs (les châssis et les bases roulantes du programme). C’est d’ailleurs dans cet objectif de coopération que le site KNDS à Roanne a accru ses capacités de production en investissant près de 62 millions d’euros pour ajouter quelque 12 000 m² au site, et en recrutant plus de 800 personnes afin d’accroître les cadences. Ambitions sérieuses dont les résultats ont rapidement été tangibles : le site est passé de 150 véhicules produits par an en 2019 à 400 en 2024.
Ce partenariat est alors l’objet de louanges publiques de l’ensemble des parties prenantes, tant sur le plan institutionnel que sur le plan industriel. « Deux entreprises qui ne se connaissaient pas, qui n’avaient pas de raisons de le faire a priori et qui pourtant le font avec des échanges croisés, des ateliers qui sortent de terre et des gens qui vont travailler ensemble », a estimé l’ancien PDG de KNDS France, Nicolas Chamussy. Théo Francken, le ministre belge de la Défense, souligne les nombreuses discussions au sein du Parlement européen sur le programme CaMo; et à lui d’ajouter : « collaborer, c’est ça le futur, pour établir une bonne base industrielle en Europe. Nous sommes un modèle de pays et des modèles pour l’Europe ».
Pourtant, hors caméras, le camp belge s’estime lésé et reste insatisfait de l’accord et prône un rééquilibrage du programme en leur faveur. Le ministre de la Défense belge estimait alors que la France et la Belgique n’étaient pas partenaires à part entière. Ainsi, une troisième phase du programme a été dévoilée en juillet 2025, incluant des compensations financières versées par la France à la Belgique. S’y ajoutent des accords avantageux, élargissant les livraisons de munitions pour FN Herstal et garantissant à Arquus (appartenant au Belge John Cockerill) la fourniture de tourelles pour les blindés français.
Continuant sur cette lancée, les deux pays préparent la 4e étape du programme, visant au développement commun du VBAE (Véhicule Blindé d’Aide à l’Engagement). La Belgique plaçant dès lors ses pions, puisque si les études et les financements sont validés, la ligne d’assemblage pourrait s’installer à Forest, en Belgique, permettant à cette dernière de maîtriser l’ensemble du projet et de la R&D sur son sol, reléguant la France au simple statut d’acheteur.
Partenariat terrestre et confrontation aérienne
Si le partenariat terrestre CaMo entre la France et la Belgique est une belle preuve de réussite de la coopération européenne en matière de défense et a été plusieurs fois félicité par les industriels et les ministères, il en est tout autre en ce qui concerne le secteur aéronautique. Le choix de la Belgique concernant le vecteur aérien s’est récemment porté sur les avions américains de Lockheed Martin, les F-35. Si ce choix peut s’expliquer par l’envie de s’assurer une protection diplomatique par l’achat de matériel américain, Theo Francken a récemment pris fortement parti contre l’avionneur français Dassault, en soutenant le F-35, qui serait selon lui à la fois moins coûteux et plus efficace qu’un Rafale (malgré les différentes enquêtes et publications démontrant des surcoûts, des retards et de nombreux défauts concernant le F-35). Cette saillie diplomatique n’est pas la première, faisant écho aux propos de Joren Vermeersch, directeur de cabinet du ministre de la Défense, en octobre 2025, estimant que l’industriel Lockheed Martin représentait bien la capacité et la puissance industrielle des États-Unis, tout en dénigrant le matériel français issu des usines Dassault.
Si ces affirmations et ces prises de position représentent un tournant dans les relations franco-belges d’armement, elles se heurtent néanmoins aux échos des problèmes techniques concernant le F-35. Effectivement, le 13 octobre 2025, la Belgique a organisé une cérémonie officielle de réception pour présenter ses nouveaux avions américains. À l’origine, 4 avions devaient arriver à la Base aérienne de Florennes, mais seulement trois y parviendront. Le quatrième avion est resté sur la Base Aérea N° 4 das Lajes, aux Açores. Celui-ci n’a pu rejoindre la Belgique qu’une dizaine de jours plus tard, après une séquence de réparations, semble-t-il, compliquée. Pas sûr que la Belgique puisse « rayer Moscou de la carte », comme le disait le ministre de la Défense Belge ce 30 octobre, si facilement.
S’ajoute à cela le constat que l’espace aérien belge serait insuffisant pour permettre l’entraînement complet de la composante Air et Espace de l’armée Belge. Le problème n’est pas nouveau, puisqu’il se posait déjà lors de l’acquisition de F-16 par la Belgique. Les médias spécialisés belges ont tenté de rectifier le tir, en expliquant qu’il était tout à fait acceptable que le F-35 soit assujetti à ce problème d’espace aérien limité (à raison, puisque ce problème est vrai également pour le vecteur terrestre belge). Il n’en reste pas moins que dans la sphère industrielle et de défense française, les attaques sur les matériels français et leurs capacités ont été plutôt mal perçue, alors que tous ces évènements récents ne permettaient pas à la Belgique de critiquer les productions et la valeur de la BITD française.
La Belgique, principal producteur de munitions de petit calibre pour la défense française ?
Si les Français et les Belges continuent de s’entraider dans le secteur terrestre et s’écharpent dans le milieu aéronautique, il reste un domaine où la Belgique pourrait s’implanter et devenir un fournisseur de premier rang pour la France, voire la rendre dépendante. Effectivement, la filière petit calibre française, après plusieurs tentatives de remembrement et de reconstruction, n’a pour l’instant pas retrouvé de stratégie durable pour se réinventer. Le 30 septembre 2025, FN Browning annonce la finalisation du rachat de Sofisport, un munitionnaire orienté sur le segment de la chasse et des munitions civiles, mais qui possède de bonnes capacités de production. Améliorant le maillage géographique de FN Browning en implantant directement l’industriel en France, ce rachat permet aussi à l’armurier belge de se positionner comme leader de l’armement et de la munition de petit calibre en France comme en Europe. C’est en tout cas l’objectif que Julien Compère, PDG de FN Browning, souhaite atteindre.
Si cette fusion-acquisition ne pose pas foncièrement de problème d’un point de vue du renforcement de la puissance militaire européenne, il en est tout autre en ce qui concerne la souveraineté française. En effet, au vu des relations tendues sur l’aéronautique entre la France et la Belgique, il convient de réfléchir aux conséquences qu’aurait une dépendance totale à un industriel belge sur la filière stratégique des munitions.
Sur l’appel d’offres des munitions petits calibres françaises, les Belges devront néanmoins se confronter à trois autres concurrents: MEN (filiale allemande du groupe brésilien CBC), Sellier & Bellot (filiale du groupe tchèque CZ) et Fiocchi (filiale italienne du groupe tchèque CSG). En perspective, aucune entreprise française n’est apte à concourir sur ce marché.
Mais cette possible prise de pouvoir dans la filière munition petit calibre n’est pas due à une prédation belge offensive. La nature ayant horreur du vide, c’est bien l’effacement et le manque de stratégies industrielles du gouvernement français qui ont permis à l’industriel belge FN Browning de s’implanter aussi efficacement dans un secteur que l’on maîtrisait historiquement. Après maintes tentatives et débats sur la reconstruction de cette filière (2017, 2023, 2024…), n’ayant pas trouvé de solutions françaises, notamment avec les difficultés de l’État à soutenir les entreprises du secteur (Manurhin, Verney-Carron…), il faut s’attendre à ce que la France perde le contrôle sur le domaine de la munition petit calibre.
Il est important de tirer des leçons de cette perte de savoir-faire en matière d’armement, et de prendre en compte, à tous les niveaux, les risques qu’implique la dépendance à l’égard de filières stratégiques de l’armement. La France se voit progressivement supplantée par des entreprises d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou la Belgique, et parfois même dans certains cas par des acteurs américains. Si la France ne se bat pas pour s’imposer industriellement et économiquement, « l’Europe de l’armement » pourrait se faire sans elle.
Théo Moreau, Arnaud Mayet
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