L’Espagne réfléchit à son char du futur avec le lancement du projet de recherche PAMOV

L’Espagne a choisi de faire cavalier seul avec l’annonce, le 30 décembre dernier, du lancement d’un plan de recherche dédié au développement d’un char de nouvelle génération. Par cette décision, le gouvernement de Pedro Sánchez affirme clairement sa volonté de renforcer son indépendance stratégique et son autonomie industrielle dans le domaine de l’armement terrestre.

Le projet PAMOV (Programa de Armamento de Movilidad y Operaciones Terrestres) marque une étape importante pour l’Espagne, qui souhaite ne plus dépendre exclusivement de solutions étrangères ou de cadres coopératifs européens difficilement maîtrisés. La Direction générale de l’armement et du matériel (DGAM) du ministère espagnol de la Défense a ainsi attribué le 30 décembre dernier, un contrat de 45 millions d’euros à Indra Sistemas pour conduire des études préliminaires en vue de définir une plateforme blindée de nouvelle génération intégrant « des technologies avancées en matière de propulsion, de protection, de puissance de feu et de perception du champ de bataille ». Ce char devra être hautement interopérable avec les forces alliées tout en reposant sur une architecture électronique ouverte et évolutive.

Ce choix espagnol n’est pas anodin. Madrid a tenté à plusieurs reprises de se joindre au projet européen de char principal de combat MARTE (Main ARmoured Tank of Europe), coordonné par un consortium industriel dirigé par Rheinmetall et KNDS Deutschland, qui réunit 51 entités de 12 pays et vise à concevoir un char européen de nouvelle génération.

Toutefois, malgré la participation espagnole à MARTE au titre d’Indra, les avancées concrètes restent limitées. L’initiative, même si elle bénéficie d’un financement de départ de l’ordre de 20 millions d’euros du Fonds européen de défense (FED), est pour l’heure une phase de conception et d’étude plutôt que de développement industriel massif. Dans ce contexte, l’Espagne semble préférer engager une démarche nationale qui pourrait lui garantir une expertise et une capacité opérationnelle autonomes à terme, tout en restant ouverte à d’éventuelles coopérations extérieures.

Cette tendance s’inscrit dans une logique plus large de recherche d’autonomie stratégique européenne en matière de défense, à une époque où la géopolitique mondiale est plus qu’instable. Le projet MARTE lui-même est né de cette aspiration : répondre à l’évolution des menaces et harmoniser les besoins des États participants. Mais MARTE, comme d’autres initiatives structurantes, avance lentement et doit encore prouver sa capacité à conduire une transition industrielle et opérationnelle effective vers un char de combat européen unifié.

Cette incertitude européenne est d’autant plus visible lorsque l’on considère l’état du programme franco-allemand MGCS (Main Ground Combat System), présenté comme le « char du futur » européen. Initialement ambitieux, ce projet coopératif visant à remplacer à terme les chars français Leclerc et allemands Leopard 2 a souffert de retards et de désaccords politico-industriels, ce qui retarde son entrée en service prévue au mieux autour de 2040.

Pour la France, ce retard pose un problème stratégique immédiat : ses chars Leclerc rénovés au standard XLR risquent d’atteindre leurs limites opérationnelles avant que le MGCS ne soit prêt. C’est pourquoi un débat est en cours autour de la nécessité d’un char dit « intermédiaire ». Selon de récents rapports parlementaires, la commission des Finances de l’Assemblée nationale ainsi que la DGA, cette capacité pourrait être définie en coopération avec des partenaires européens ou industriels comme KNDS, mais le choix n’a pas encore été formalisé.

Cette situation contraste avec l’approche espagnole : plutôt que de subir les lenteurs et les compromis d’un projet européen complexe, l’Espagne choisit d’engager dès maintenant une démarche autonome, renforçant ainsi sa souveraineté stratégique tout en restant intégrée aux cadres de coopération et d’interopérabilité européens. Par ce biais, Madrid cherche à éviter de se retrouver dépendante d’un calendrier incertain ou d’arbitrages industriels qui pourraient retarder l’équipement de ses forces terrestres.

  Paul de B.

Pour aller plus loin : 

–          Le char lourd de combat MGCS : un programme européen ou euro-pépin ?

–          La stratégie de Rheinmetall pour le MGCS : illustration de l’offensive allemande actuelle dans l’armement

–          ReArm Europe : l’ambition européenne face au réflexe américain