Jeux vidéos russes en Afrique : de la diplomatie culturelle à la guerre cognitive

Le 2ᵉ Sommet économique et humanitaire Russie-Afrique, tenu à Saint-Pétersbourg en juillet 2023, a marqué un tournant discret mais décisif dans la stratégie d’influence du Kremlin. Les responsables russes ont nommé leur nouvelle doctrine « Économie créative : développement des marques et produits culturels ». Ici, la culture n’est plus seulement un patrimoine à préserver mais un capital stratégique à utiliser.

Le discours du partenariat « mutuellement bénéfique » dissimule une logique de reconfiguration fondée sur le récit culturel plutôt que sur des dispositifs concrets. Les propos de Tina Kandelaki, dirigeante de Gazprom-Media, illustrent cette approche en présentant l’Afrique comme un « partenaire loyal et un vaste public réceptif aux contenus russes coproduits ». Le message devient affectif et vise à présenter la Russie comme l’allié culturel naturel de l’Afrique. Les industries créatives, dont le jeu African Dawn lancé en 2024, servent ainsi de leviers durables de soft power.

Captation stratégique des imaginaires africains 

Développé par des créateurs russes, African Dawn relève d’un détournement symbolique. Modifier le jeu américain Hearts of Iron IV plutôt que d’en créer un nouveau n’est pas anodin : ce geste dépasse l’hommage technique et devient un acte culturel et politique. La Russie s’approprie ainsi un support vidéoludique occidental pour y insérer un récit hostile à la France et à l’Occident. Un rapport sud-africain avait anticipé cette évolution, rappelant que certains jeux en ligne « ne sont pas créés uniquement à des fins de divertissement, mais aussi pour susciter des changements sociaux en modifiant les attitudes, les perceptions et les comportements ».

L’audiovisuel devient ainsi un espace où se redéfinissent les identités collectives. Plusieurs studios, comme Nyamakop avec Relooted, montrent que la culture vidéoludique peut constituer un levier d’émancipation symbolique. Le joueur y incarne une équipe panafricaine chargée de récupérer des artefacts spoliés dans des musées occidentaux. Ces objets sont alors réintégrés dans le récit et l’histoire africains. La créatrice souligne que cette réappropriation pourrait transformer la perception de la culture et de l’identité des nouvelles générations.

Avec African Dawn, la Russie utilise le vocabulaire de la souveraineté nationale, le ton du panafricanisme (« Define the future of Africa ») et la rhétorique de la restitution (« spread democracy in your own way ») pour reconfigurer la résistance. L’objet ludique ne cherche pas l’émancipation africaine, mais redéfinit la libération comme une alliance avec Moscou. Celle-ci induit une dépendance à une puissance étrangère et révèle une instrumentalisation à des fins d’influence géopolitique.

L’influenceur comme vecteur diplomatique émotionnel 

Dans les nouveaux mécanismes de persuasion, les influenceurs deviennent de véritables acteurs diplomatiques de substitution. La Russie privilégie ainsi la proximité affective aux canaux institutionnels. Le streamer remplace l’attaché culturel et les plateformes comme Twitch ou YouTube deviennent des terrains d’influence. Le partage en temps réel des émotions entre le streamer et son public comme l’indignation, l’enthousiasme ou l’adhésion, crée un cadre propice à une persuasion de masse mais peu perçue comme telle. Comme le souligne Jesper Falkheimer (Université de Lund), les environnements immersifs et interactifs, tels que les jeux vidéo, le streaming ou les réseaux sociaux, renforcent l’efficacité persuasive par rapport aux médias traditionnels.

Le recrutement du streamer russe Grigory Korolev, alias « Grisha Putin », par Anna Zamaraeva, s’inscrit pleinement dans la politique du Kremlin. Ancienne cadre du groupe Wagner et aujourd’hui responsable au sein d’African Initiative, elle incarne cette volonté de déléguer la diffusion du discours russe à des acteurs non étatiques. Ces derniers permettent d’investir des espaces numériques où la parole officielle est rejetée. Par son âge et sa présence sur les plateformes de streaming, Korolev projette l’image d’une Russie attentive, se distinguant de l’Occident par une proximité générationnelle et culturelle. Ainsi, le discours pédagogique affiché masque en réalité une orientation idéologique, conduisant les publics africains et internationaux à intégrer une vision pro-russe. 

Le déplacement de Korolev au Burkina Faso en 2024, lors d’un événement organisé par African Initiative, parachève ce mode d’action. Le streamer y apparaît jouant à African Dawn avec des jeunes Burkinabés, aux côtés de Vital Placid Simpore, attaché culturel du Burkina Faso à Moscou. Les images diffusées sur X et Telegram, mêlant symboles panafricains et convivialité, mettent en scène une fraternité russo-africaine destinée à séduire les jeunesses locales. L’objectif est à la fois de légitimer culturellement le rapprochement avec Moscou et de projeter à l’international l’image d’une Russie solidaire. Sans campagne publicitaire, plus de 15 000 téléchargements du mod sont revendiqués en quelques semaines. Ce succès atteste de l’efficacité d’une stratégie d’influence reposant sur l’émotion, l’interactivité et la proximité identitaire.

Encerclement cognitif des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC)  à travers le militainment russe (military entertainment)

Contrairement aux médias classiques, le jeu vidéo engage le joueur dans l’action et le choix, transformant la réception en une adhésion émotionnelle et identitaire profonde. Cette logique, qualifiée de « militainment » (military entertainment), mêle divertissement et guerre de l’information afin de séduire et conditionner plutôt que d’informer. L’encerclement cognitif ne repose plus sur la contrainte, mais sur la séduction culturelle, la répétition symbolique et la normalisation du récit, visant à installer une loyauté symbolique durable.

Le jeu suggère subtilement que la Russie pourrait, dans le réel, accomplir ce qu’elle fait dans la fiction, faisant de l’imaginaire un laboratoire doctrinal. Cette immersion produit un conditionnement cognitif discret et difficilement contestable. L’objectif est d’ancrer chez les futures générations l’idée d’une Russie partenaire naturel, en opposition à une France perçue comme déclinante. Il vise, à terme, à transformer l’adhésion symbolique en loyautés politiques et économiques durables.

Ainsi, cette stratégie révèle que la guerre d’influence se joue désormais dans les imaginaires. Face à ce déplacement du pouvoir vers la sphère cognitive, la réponse passe nécessairement par le récit, la culture et l’émotion.

Amélie Segla

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