L’hégémonie américaine sur les alliés développés
Les États-Unis dominent le marché des puissances alliées avec le F-35 Lightning II. Ce chasseur furtif de 5e génération devient l’instrument central de la cohésion aérienne occidentale : la preuve en est, 13 pays européens ont adopté cet appareil pour remplacer leurs flottes de 4e génération. La Norvège et les Pays‑Bas en font la colonne vertébrale de leur modernisation aérienne, tandis que le Japon, le Royaume‑Uni, l’Italie et l’Allemagne l’intègrent au cœur de leurs stratégies de défense régionales.
Les clients du F‑35 se comptent principalement parmi les démocraties les plus avancées et les plus étroitement intégrées aux structures de l’OTAN, ce qui renforce à la fois leur coopération opérationnelle et leurs interdépendances technologiques. Cette stratégie contraste fortement avec celle de la Chine. Washington exporte son appareil de 5e génération exclusivement vers un cercle restreint d’alliés politiquement et technologiquement « fiables » alors que Pékin vend ses J-20 et J-35 directement aux puissances émergentes comme l’Iran ou aux partenaires cherchant à échapper à l’orbite américaine.
Au Moyen-Orient, le F-35 reste peu présent. Israël est la seule puissance régionale à en posséder une flotte significative. En effet, Tel-Aviv bénéficie d’une relation stratégique ancienne avec Washington qui lui accorde des privilèges d’accès technologique refusés à d’autres alliés régionaux. Cependant, en novembre 2025, le président Trump s’est dit favorable à la vente de F-35 à l’Arabie saoudite. Cette déclaration marque une potentielle rupture avec la pratique antérieure de restriction d’accès, même si elle reste soumise à des arbitrages politico-stratégiques complexes avec Israël. L’échéance et le format de cette vente demeurent incertains.
La diversification européenne : Rafale, Typhoon et stratégies concurrentes
L’Europe ne dispose pas d’une stratégie unifiée. Trois chasseurs de 4e ou 4,5e génération structurent le marché : le Rafale français de Dassault Aviation, l’Eurofighter Typhoon issu d’un consortium franco-germano-italo-espagnol, et le Saab JAS-39 Gripen suédois.
Dassault Aviation construit progressivement la meilleure stratégie d’exportation des trois. Le Rafale équipe l’Égypte (55 appareils), le Qatar (36 appareils), l’Inde (36 appareils pour l’Indian Air Force, 26 en attente de confirmation pour la Navy), les Émirats arabes unis (80 appareils), l’Indonésie (42 appareils), la Grèce (24 appareils), la Croatie (12 appareils) et la Serbie (12 appareils). Cette diversité géographique en fait l’un des rares chasseurs occidentaux de 4e et 5e génération à s’imposer sur plusieurs continents.
L’Eurofighter Typhoon suit quant à lui, une trajectoire très différente. Il est utilisé presque exclusivement par les quatre pays du consortium initial (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne) qui opèrent environ 500 appareils. L’Autriche est le seul pays de l’Union européenne non membre du consortium à l’avoir acheté (15 appareils en 2003). Au Moyen-Orient néanmoins, plusieurs pays adoptent l’appareil. L’Arabie saoudite réalise une vente majeure : 72 Eurofighter acquis dans le cadre d’un contrat de 8,86 milliards de dollars signé en 2007. Plus récemment, c’est au tour de la Turquie d’annoncer en octobre 2025 l’achat de 20 exemplaires pour compléter sa transition opérationnelle. Au total, le Koweït (28), Oman (12) et le Qatar (24) achètent eux aussi le Typhoon. Mais, cette diversité géographique reste bien inférieure à celle du Rafale.
La différence d’exportation entre les deux appareils s’explique notamment par le prix très élevé du Typhoon. Ce facteur limite son attrait auprès des puissances émergentes aux budgets de défense contraints. L’Arabie saoudite en est le parfait exemple, puisqu’en diversifiant ses fournisseurs entre les F-15 américains (84 appareils commandés en 2011) et le Typhoon britannique, Riyad joue sur la concurrence industrielle entre Washington et Londres. La stratégie consolide aussi des partenariats politiques distincts.
Le pari européen du SCAF : autonomie ou marginalisation ?
Face à la domination américaine et à l’avancée chinoise, l’Europe tente de se frayer un chemin différent. Un projet d’avion de combat européen émerge en 2017, porté par la France et l’Allemagne, puis rejoint par l’Espagne : le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF). L’objectif affiché : renforcer l’autonomie stratégique et la défense aérienne de l’Europe face à la montée des menaces et à l’évolution des technologies de combat.
Le SCAF vise à remplacer le Rafale et l’Eurofighter Typhoon à l’horizon 2040 par un ensemble cohérent de moyens de 6e génération. Plus qu’un simple appareil, il s’agit d’un système complet de combat aérien comprenant des drones, un cloud de combat et un avion de 6e génération. L’objectif : garantir à l’Europe une capacité de défense aérienne autonome non dépendante des programmes américains. Au cœur de ce projet se trouve le Next Generation Fighter (NGF), un chasseur furtif de 6e génération. Fortement connecté, il est conçu pour opérer en réseau avec capteurs multiples et plateformes pilotées ou non pilotées. Il intègre massivement l’intelligence artificielle pour l’aide à la décision et la gestion du combat collaboratif.
Cependant, le projet SCAF est miné par de profondes tensions franco-allemandes, notamment entre Dassault Aviation et Airbus, qui freinent son avancement et génèrent des blocages sur plusieurs points clés. Malgré ces difficultés, sa logique fondamentale demeure orientée vers le réarmement et le renforcement de la base industrielle de défense européenne, plutôt que vers une stratégie d’exportation massive.
Cette posture distingue fondamentalement le SCAF des approches américaines et chinoises. Contrairement au F-35, pensé comme produit d’appel pour maintenir l’influence worldwide, ou aux appareils chinois commercialisés agressivement auprès des puissances émergentes, le SCAF se positionne avant tout comme projet d’autonomie et de souveraineté européenne.
Si le projet aboutit malgré les tensions, il n’est pas certain que le NGF soit exporté et commercialisé sur les marchés internationaux. Cette orientation limiterait potentiellement son impact géopolitique comparé aux stratégies de Washington et de Pékin.
Tandis que la Chine consolide son avancée auprès des puissances émergentes, l’enjeu pour l’Occident dépasse la défense de parts de marché. La véritable rupture réside dans l’accès accru aux chasseurs de 5e génération chinois : pour la première fois, des États du Sud global peuvent acquérir des capacités furtives et des réseaux de combat intégrés jusque-là réservés aux puissances occidentales. Cette transition de masse vers les standards de 5e génération redéfinira l’équilibre stratégique aérien mondial bien au-delà de la compétition entre Rafale, Typhoon et Gripen.
Julien Chaintreuil, Sabin Hemet-Voisin
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