L’impasse du SCAF découle en partie de la difficulté intrinsèque à ce type de coopération : concilier des intérêts stratégiques divergents. Toute coopération implique en effet une perte de souveraineté, inconvénient qui peut être contrebalancé par les bénéfices attendus d’une coopération bien montée. Dans le cas du SCAF cependant, les inconvénients pour la France paraissent aujourd’hui très supérieurs aux bénéfices espérés.
Le problème des coopérations dans les secteurs stratégiques
Les coûts toujours plus importants de toute une frange de l’armement lourd paraissent justifier la nécessité des coopérations. En matière d’aviation, cette complexité croissante a de fait conduit à une forte réduction du nombre d’États à même de les produire souverainement : « alors qu’il existait plus d’une dizaine de modèles d’avions de combat développés en Europe dans les années 1930, écrit ainsi Léo Péria-Peigné, ce nombre a rapidement chu au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle pour atteindre le nombre de trois en 2020 : le Rafale français, le Gripen suédois et l’Eurofighter issu d’un conglomérat européen».
Il n’en demeure pas moins que toute coopération sur un secteur stratégique a des implications en matière de souveraineté et nécessite des accommodements difficiles à atteindre. Ainsi l’architecture d’un avion de combat dépend-elle étroitement de considérations stratégiques qui peuvent grandement diverger entre partenaires : la France, qui dispose d’un porte-avions et de l’arme nucléaire, a besoin d’un appareil doté d’une compatibilité aéronavale et d’une capacité à transporter des missiles nucléaires nationaux, deux priorités que ne partagent ni l’Allemagne ni l’Espagne.
Ces divergences sont connues ; elles avaient joué leur rôle dans l’échec du précédent projet de coopération, dont l’abandon avait mené à la production du Rafale. Elles sont une nouvelle fois au cœur des dissensions actuelles, au point de susciter des projets alternatifs : les voix allemandes plaidant pour un SCAF à deux avions se sont ainsi récemment multipliées.
Dans le cas hypothétique où la production du SCAF arriverait à son terme, demeurerait la question des exportations. Il serait en effet ; possible aux différents participants de poser leur veto ; l’Allemagne a parfaitement illustré ce problème en bloquant, pendant six ans, seule contre tous, l’exportation d’Eurofighters vers l’Arabie Saoudite. Outre les dégâts économiques potentiels, c’est ainsi toute une frange de la politique étrangère d’un pays qui se retrouve potentiellement bridée dans le cadre d’une coopération industrielle. D’où l’importance, a minima, d’être en accord dans les grandes lignes sur les enjeux internationaux, ce qui n’est pas le cas de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne.
Les coopérants d’un jour sont du reste les concurrents potentiels de demain ; à plus forte raison dans le cas d’un projet dont personne ne peut dire avec certitude qu’il aboutira. Dès lors, la méfiance de Dassault apparaît pour le moins légitime : le partage de savoir-faire, par exemple en matière de commandes de vol, risquerait de porter atteinte à une avance industrielle évidente.
Par ailleurs, les économies théoriquement permises par les coopérations ne sont en rien garanties, ce dont la comparaison entre un programme national, le Rafale, et un programme coopératif, l’Eurofighter, témoigne éloquemment. De fait, chaque Eurofighter coûterait nettement plus cher à produire qu’un Rafale. La raison tiendrait entre autres à la logique de partage du travail industriel entre partenaires sur l’Eurofighter : loin de privilégier l’efficacité, l’approche choisie aurait plutôt visé à préserver une proportionnalité entre part des commandes et charge industrielle, conduisant ainsi à des surcoûts importants. Pour ce qui est du SCAF, la répartition des tâches en vertu de logiques diplomatiques plutôt qu’industrielles ainsi que la gouvernance éclatée paraissent à même d’engendrer des surcoûts conséquents, sans parler des délais à rallonge.
Une coopération sur un enjeu aussi stratégique implique une perte de souveraineté ; peut-être est-ce là un prix qu’il faut accepter de payer dans certains cas, étant donné l’augmentation constante des coûts de développement. En l’espèce cependant, le SCAF vient se substituer à l’un des leviers majeurs de puissance dont dispose encore la France, la capacité à réaliser souverainement un chasseur de combat. Une telle prouesse constitue un signalement stratégique d’ampleur ; on peut se demander s’il ne serait pas préférable d’assumer une nouvelle fois ces coûts, aussi importants soient-ils, afin de conserver cette position. À tout le moins, une telle capacité devrait permettre de garantir la prépondérance française dans un projet commun.
Or, cet atout paraît avoir été sacrifié, au nom d’un prisme européen, dans une négociation qui n’a pas su ménager la place qui aurait dû logiquement revenir à la France. Le positionnement pro-européen d’Emmanuel Macron n’a pu jouer qu’en défaveur de la position française, ses interlocuteurs ayant sans doute conscience de la faible probabilité de le voir renoncer au projet. Mais le fond du problème est peut-être ailleurs : l’Allemagne, en particulier, est à la fois trop faible dans le secteur pour apporter un avantage technologique transcendant et trop avancée pour accepter un simple rôle d’exécutant et de mécène.
Le problème n’est pas tant qu’une logique politique préside à ce type d’initiative mais que l’objectif poursuivi évacue les autres aspects, pour des bénéfices réels difficiles à entrevoir. Même dans une logique pro-européenne résolue, un tel projet n’aurait de sens qu’à condition d’être inséré dans une politique d’Europe de la défense plus large ; s’il n’est pas un pan d’une politique d’ensemble, s’il est mêlé à des éléments contraires, il saurait difficilement être autre chose qu’un nouveau terrain de la guerre économique larvée qui oppose l’Allemagne à la France.
Le SCAF, tel qu’il se présente aujourd’hui, est clairement menacé ; mais il peut perdurer si le politique s’y accroche. Le sommet de l’Union européenne des 23 et 24 avril pourrait être l’occasion de clarifier la position des pays engagés.
Léo Michel
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