En moins d’un siècle, l’Anthroposophie s’est solidement enracinée en Allemagne pour aujourd’hui s’implanter sur les sols français et états-uniens. Si elle se revendique comme une science spirituelle, ce courant de pensée ésotérique fait l’objet d’un signalement pour risque de dérive sectaire par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).
Inspirée par le romantisme allemand, l’anthroposophie est une pensée philosophico-spirituelle fondée au début de XXe siècle par le philosophe et « pédagogue » autrichien Rudolf Steiner. Il s’agit d’une vision basée sur l’idée qu’il « existe un monde spirituel que la pensée pure peut comprendre, mais qui n’est accessible qu’aux facultés supérieures de la connaissance mentale ». Steiner aurait eu une forme d’illumination qui lui aurait permis d’accéder à la compréhension de nombreux domaines et d’en développer une théorie personnelle. Même si ces écrits divergeaient avec les connaissances scientifiques de son époque, certains ont cependant acquis une influence auprès d’un public près à le recevoir, dans l’héritage du romantisme et de l’occultisme du XIX siècle.
Ce mouvement se focalise sur plusieurs domaines : la pharmaceutique, l’agriculture (biodynamie), l’éducation (pédagogie Steiner-Waldorf) ou encore la finance durable.
Une diversité d’acteurs dans des secteurs multiples, une stratégie de fragmentation lucrative
Aujourd’hui, l’Anthroposophie utilise la réputation de marque comme levier d’influence et exploite la dynamique de la compétitivité informationnelle. Un véritable écosystème, discret et peu visible, s’est développé autour de cette discipline.
Le concept même d’anthroposophie n’est pas connu du grand public, pour autant, il irrigue de nombreuses sphères de notre société à travers un réseau d’entreprises affiliées, de fondations communes, d’associations et de financements.
Le premier niveau d’influence se situe au niveau sectoriel. L’anthroposophie a établi son influence dans deux domaines majeurs de nos sociétés : l’alimentation et la santé. Pour diffuser sa vision d’une cosmologie spirituelle, l’anthroposophie a trouvé un terrain d’application dans le domaine agricole, notamment via la pratique de la biodynamie. Son modèle est basé sur les travaux de Steiner et le label Demeter (label à destination des produits alimentaires, de beauté et de textile issus de l’agriculture biodynamique) qui lui est rattaché. Aujourd’hui, le mouvement de l’agriculture bio-dynamique (MABD) dispose de filiales dans chaque région de France, véritable relais de diffusion des idées et pratiques anthroposophiques.
La médecine anthroposophique a également pénétré: hôpitaux, pharmacies, laboratoires ou encore certaines marques du domaine de la santé, et ce, souvent à leur insu. C’est le cas de la marque de cosmétique Weleda, dont les principaux actionnaires sont la Société anthroposophique universelle et la Klinik Arlesheim (DE). À elles deux, elles totalisent 33,5 % du capital de l’entreprise et 76,5 % des droits de vote. Cette marque prétend aussi faire de la pharmaceutique.
Ainsi, la présence du mouvement dans différentes sphères a créé un « effet réseau ». Un phénomène de légitimation réciproque s’opère entre les sphères agricole, médicale et éducative. L’anthroposophie assoit de cette manière son influence par un discours associant nature, énergie et bien-être.
Fondée en 1913, la Société anthroposophique universelle conduit rapidement à la création d’entreprises. L’influence exercée par l’anthroposophie se construit ainsi autour d’un réseau d’entreprises et de banques qui lui permet ensuite d’influencer les marchés.
Dans une logique d’influence économique, l’anthroposophie a investi le secteur bancaire afin de soutenir ses initiatives et d’orienter la finance durable selon ses principes. Les banques Triodos (14 milliards d’actifs sous gestion) et GLS (4 milliards) ne se contentent pas de financer des projets, elles servent de vecteurs stratégiques pour promouvoir une économie conforme aux valeurs anthroposophiques.
Autre outil de normalisation spirituelle, le label Demeter possède une forte portée symbolique pour le mouvement, qui lui permet de s’imposer dans le secteur de la biodynamie. Le label promeut des valeurs éthiques qui s’opposent à celles des marques identifiées au capitalisme.
Enfin, l’anthroposophie jouit également de sa réputation fondée sur des partenariats avec des institutions reconnues telles que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), des hôpitaux suisses ou des personnalités politiques. L’influence exercée sur ces institutions financières et de gouvernance permet au mouvement d’orienter les projets financés, et d’obtenir un avantage informationnel et stratégique sur le marché.
Un moyen d’action : une stratégie d’influence discrète
La rhétorique anthroposophique s’appuie sur l’emploi systématique d’un vocabulaire spécifique à connotation positive. Le discours prône une démarche biologique fondée sur la reconnection à soi et le soin envers la terre et, par là, à soi-même. La mise en avant d’une approche holistique cherche à discréditer les approches plus classiques, comme la médecine conventionnelle, qualifiées de parcellaires.
Cette rhétorique se retrouve dans l’approche pédagogique Steiner-Waldorf. Le fondateur considérait l’école comme vecteur d’émergence d’une société « anthroposophique », marquée par un discours très positif. Selon Loïc Chalmel, « la pédagogie Steiner-Waldorf s’adapte au fonctionnement de chacun et propose un traitement différencié en fonction des talents, des capacités physiques et affectives des enfants ».
Si les Etats-Unis et l’Allemagne offrent un cadre bien plus favorable, en France, l’Education Nationale impose un programme éducatif défini par l’État, ce qui réduit les capacités d’implantation de ces méthodes . Des témoignages existent sur l’enseignement de l’histoire qui intégrerait la mythologie de Steiner ou encore sur des cours d’éducation physique, détournés vers la pratique de danses rituelles. Si les parents attachés à la pensée rationnelle critiquent ces méthodes, d’autres, en recherche d’éducation alternative, y trouvent leur compte, voire perçoivent ces controverses de manière positive.
L’exemple pédagogique illustre l’un des leviers d’actions du mouvement. Il ne cherche pas à imposer sa manière de voir mais à cibler et possiblement recruter au sein du mouvement, les individus particulièrement réceptifs aux enseignements de Steiner.
Le même modus operandi est observable dans le champ de l’agriculture. Les viticulteurs labellisés biodynamiques ne sont pas, dans leur majorité, des adeptes de ce courant spirituel. Cependant, les revenus générés, l’intérêt suscité et l’influence créée sur les chambres d’agricultures (nombre d’entre elles proposent des services spécifiques dans le domaine de la biodynamie : Pays de la Loire, Drôme, Landes et même au niveau national) constituent des bénéfices significatifs.
L’anthroposophie met en œuvre des techniques connues de l’intelligence économique, comme le contrôle de l’information ou l’acquisition de légitimité par le biais de marques partenaires. De même, des groupes et associations se coordonnent pour créer un effet réseau qui renforce leur visibilité et leur influence.
Afin d’étendre son champ d’influence, l’anthroposophie a développé différentes stratégies et a su s’adapter aux outils numériques modernes. Internet et ses médias représentent une part importante de son levier d’influence et de communication. Afin de conserver sa réputation, le mouvement contrôle attentivement son image.
Là aussi, le discours et le vocabulaire utilisé sur les sites officiels sont homogènes (« Anthroposophie », site de la société anthroposophique en France ; « Goetheanum », site de l’université libre de science de l’esprit et siège de la société anthroposophique générale ; « Weleda » ou « Demeter »).
Les notions de « cosmos », de « rythmes cosmiques » et de « forces naturelles » sont centrales. C’est également le cas de la notion de nature, utilisée 16 fois sur la page officielle de présentation de la société Anthroposophique en France, et mise en avant sur le site du Demeter. De leur côté, les laboratoires Weleda conçoivent des médicaments « anthroposophiques, homéopathiques et de phytothérapie » issus des trois règnes de la Nature : le minéral, le végétal et le règne animal.
L’anthroposophie veille à contrôler et uniformiser son image en ligne. Certaines expressions reviennent régulièrement cadrer le discours : « spiritualité libre », « éducation alternative », « agriculture régénérative »; « biodynamie », ce qui améliore son référencement lors des recherches utilisateurs. L’identité visuelle des sites internet est conforme à cette rhétorique avec la prégnance de la couleur verte.
Une analyse des réseaux sociaux montre une activité soutenue et continue sur l’ensemble des plateformes, animée par divers acteurs. Cette approche permet de toucher un public large souvent sans que celui-ci soit conscient du lien avec l’anthroposophie. Ainsi, on recense leur présence sur Facebook (473 followers), Youtube (4,35 k abonnés, 103 vidéos) et Instagram (120 publications, 260 followers) mais aussi sur Tiktok avec quelques influenceurs prônant les sujets du bien-être naturel, de la spiritualité et de la pédagogie alternative.
Grâce à la maîtrise de son discours et de son image, le mouvement transforme ses valeurs spirituelles en arguments économiques.
Enfin, l’anthroposophie est un cas intéressant d’étude pour le domaine de l’influence. Le mouvement combine différentes stratégies d’influence et plus largement de l’intelligence économique : maîtrise de l’information, cohérence du discours et contrôle de son image publique. Par le biais de ses marques (Weleda, Demeter), de ses établissements scolaires (écoles Steiner-Waldorf) et de sa présence en ligne, le mouvement diffuse ses valeurs et ses idéaux de façon subtile.
Cette discrétion est intentionnelle : la société ne se présente pas comme une entité unique. L’anthroposophie fonctionne comme un réseau interdépendant où l’éducation, l’agriculture, la santé et la finance constituent des relais d’influence mutuels. Cette diversification sectorielle est une stratégie économique qui permet de maximiser l’impact du mouvement au sein d’environnements concurrentiels.
Cette influence multi-niveaux permet au mouvement de toucher un large public qui agit comme un réseau d’acteurs interdépendants réunis autour d’une idéologie. Leur modèle économique pourrait concurrencer les structures économiques classiques.
Cette étude de cas soulève la question de la frontière entre influence légitime et influence manipulatoire. À partir de quel moment la stratégie d’image, de réputation et de discours franchit-elle le seuil du conditionnement idéologique ?
Félix Champseix, Aure Deschamps, Ludivine Piron,
Pour le Club Influence de l’AEGE
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