À l’aube de l’année 2026, la lutte contre le financement du terrorisme a franchi un seuil historique. Non pas sur un champ de bataille, ni à travers le démantèlement d’un réseau clandestin, mais dans une salle d’audience du tribunal correctionnel de Paris. Le procès de la cimenterie Lafarge, qui s’est achevé le 19 décembre 2025 après six semaines d’audience, a posé une question que le droit international n’avait jamais eu à trancher avec une telle netteté : une multinationale peut-elle être tenue pénalement responsable d’avoir financé le terrorisme pour préserver ses profits ? La réponse de la justice française, rendue le 13 avril 2026, est tombée sans ambiguïté : oui. En condamnant la multinationale, le tribunal correctionnel de Paris a posé la jurisprudence la plus importante de la décennie en matière de responsabilité des acteurs économiques dans les conflits armés. Pour comprendre la portée de ce tournant, il faut replacer l’affaire Lafarge dans le contexte plus large d’un écosystème du financement terroriste qui s’est profondément reconfiguré et dans lequel l’économie légale joue désormais un rôle central, souvent à son corps défendant, parfois en toute connaissance de cause.
Un écosystème du financement terroriste en mutation
Pour saisir la singularité du procès Lafarge, il faut d’abord comprendre que le financement du terrorisme n’a plus grand-chose à voir avec l’image traditionnelle du donateur idéologique versant des fonds à une cellule clandestine. Les groupes armés terroristes ont opéré, au cours de la dernière décennie, une mutation vers une véritable « économie de la prédation », combinant ressources naturelles pillées, criminalité transfrontalière et intégration dans les circuits économiques légaux. Au Sahel, des groupes comme le « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans » (GSIM) contrôlent des zones d’orpaillage artisanal au Burkina Faso et au Mali, instaurant une para-fiscalité sur les mineurs locaux tout en exportant leur or vers les marchés mondiaux via des circuits de blanchiment régionaux. L’Africa Defense Forum a documenté la manière dont les revenus issus du vol de bétail, des enlèvements contre rançon ou du trafic de migrants sur les routes sahéliennes sont ensuite réinjectés dans de petits commerces, l’immobilier urbain ou des sociétés de transport, assurant ainsi la pérennité des flux financiers bien au-delà des financements extérieurs classiques. À l’ère numérique, les cryptomonnaies ont ajouté une couche supplémentaire de complexité : le Hamas et l’État Islamique ont eu recours à des wallets anonymisés, des « mixeurs » et des stablecoins pour blanchir des fonds en dehors de tout système bancaire contrôlable, défiant les recommandations du Groupe d’action financière (GAFI) sur les actifs virtuels. C’est dans ce contexte d’hybridation entre terrorisme et économie, légale ou illicite, que l’affaire Lafarge prend toute sa dimension.
L’affaire Lafarge : le revers d’une collaboration économique
Entre 2013 et 2014, la société Lafarge, via sa filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS), a versé plusieurs millions d’euros à des groupes rebelles jihadistes, dont l’État Islamique et Jabhat al-Nosra, classés comme terroristes, afin de maintenir l’activité d’une cimenterie à Jalabiya, dans le nord de la Syrie, alors même que les autres entreprises étrangères avaient plié bagage. Selon l’instruction judiciaire, le montant des « paiements de sécurité » s’élèverait à 3,13 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 1,9 million d’euros d’injections dans l’économie locale sous contrôle de l’EI, soit environ 5 millions d’euros au total. La défense conteste ce chiffre, mais le principe même des paiements n’est plus en cause : Lafarge SA et sa filiale syrienne ont reconnu avoir conclu un accord de partage des revenus avec Daech.
Ce qui rend cette affaire historiquement singulière, c’est d’abord sa nature juridique. Pour la première fois, une personne morale est poursuivie en France pour financement du terrorisme. Jusqu’ici, la responsabilité pénale dans ce domaine était réservée aux individus, recruteurs, bailleurs de fonds, combattants. Avec Lafarge, c’est le modèle décisionnel d’une entreprise du CAC 40, ses chaînes de commandement, ses arbitrages stratégiques entre profit et éthique, qui sont soumis à l’examen d’un tribunal correctionnel. La chambre de l’instruction a souligné que Lafarge SA ne pouvait ignorer le caractère terroriste de l’EI à l’époque des faits, balayant ainsi l’argument de l’ignorance que les entreprises opérant en zones de conflit ont longtemps invoqué comme bouclier.
La dimension humaine est tout aussi préoccupante. Les employés syriens sont devenus des boucliers humains pour l’usine : ils devaient la maintenir en activité afin de protéger l’investissement, même si cela impliquait pour la société de payer des groupes terroristes. Trente d’entre eux fuiront par leurs propres moyens lors de l’assaut de l’usine par l’EI en septembre 2014. C’est sur la plainte de onze de ces anciens salariés, portée avec l’ONG Sherpa et l’« European Center for Constitutional and Human Rights », que toute la procédure judiciaire repose depuis 2016.
Le rôle établi des services de renseignement français
L’un des aspects les plus dérangeants de l’affaire Lafarge concerne le rôle joué ou non joué par les services de renseignement français. Comme le rapporte RFI, des révélations ont établi que les services français auraient eu connaissance des arrangements financiers de Lafarge avec des groupes armés, sans pour autant intervenir. Cette tolérance tacite, qualifiée d’ « opportuniste » par certains observateurs, s’expliquerait par le contexte géopolitique de l’époque : la France soutenait alors les forces opposées à Bachar el-Assad, et Lafarge, en maintenant une présence économique sur place, servait peut-être d’observatoire informel sur la situation syrienne. Cette hypothèse, si elle venait à être confirmée par le délibéré ou par un futur procès sur la complicité de crimes contre l’humanité (instruction toujours en cours), soulèverait des questions d’une gravité extrême sur la frontière entre raison d’État et complicité institutionnelle dans le financement du terrorisme. Elle rappelle que la lutte contre ce financement ne peut être pleinement efficace si elle se heurte aux intérêts stratégiques des États eux-mêmes.
Les réquisitions du Parquet national anti terroriste : vers une jurisprudence mondiale
Le 16 décembre 2025, le Parquet National Antiterroriste (PNA) a requis la condamnation de l’ensemble des accusés. À l’encontre de Lafarge, le parquet a requis une amende de 1,125 million d’euros, la confiscation partielle d’avoirs à hauteur d’environ 30 millions d’euros, ainsi que la prise en charge de l’intégralité des frais de justice. Des peines d’emprisonnement allant jusqu’à huit ans contre les anciens dirigeants, dont six ans pour l’ancien PDG Bruno Lafont. Ces réquisitions s’inscrivent dans la continuité d’une sanction déjà prononcée outre-Atlantique : en 2022, Lafarge avait accepté de payer une amende de 778 millions de dollars aux États-Unis dans le cadre d’un accord de plaider-coupable. La question juridique « peut-on être condamné deux fois pour les mêmes faits ? » a été tranchée par la justice française, qui estime que la procédure américaine ne fait pas obstacle aux poursuites nationales dès lors que les faits impliquent une société dont le centre décisionnel est français.
Le délibéré du 13 avril 2026 a donc résonné bien au-delà des frontières françaises. Cette condamnation envoie un message fort aux multinationales, à savoir que l’impunité généralisée des acteurs économiques ne peut plus prévaloir. Pour Anna Kiefer, chargée de contentieux au sein de l’ONG Sherpa, le cynisme collectif et le déni persistant des acteurs en col blanc dans cette affaire renforcent une vérité : la recherche du profit et la préservation des actifs ont servi à justifier la participation à des atrocités. En ce sens, l’affaire Lafarge transcende le simple fait divers judiciaire : elle interroge le modèle même de gouvernance des multinationales en zones de conflit.
Le verdict du 13 avril 2026 : vers une jurisprudence mondiale
Le 13 avril 2026, le tribunal a suivi la ligne de fermeté tracée par le Parquet National Antiterroriste (PNAT). Lafarge SA a été reconnue coupable de financement d’entreprise terroriste et s’est vu infliger l’amende maximale prévue pour une personne morale. Les juges ont balayé la ligne de défense du groupe qui prétendait avoir maintenu l’usine ouverte pour protéger ses employés locaux, qualifiant cet argument de « prétexte fallacieux » masquant une volonté de préserver des intérêts financiers. Sur le plan individuel, la sanction est tout aussi sévère : l’ancien PDG, Bruno Lafont, a été condamné à six ans d’emprisonnement, actant la responsabilité directe de la chaîne de commandement. Ces condamnations s’inscrivent dans la continuité d’une sanction déjà prononcée outre-Atlantique. En 2022, Lafarge avait accepté de payer une amende de 778 millions de dollars aux États-Unis. La justice française a ainsi confirmé que la procédure américaine ne fait pas obstacle aux poursuites nationales.
Le délibéré du procès Lafarge marque une rupture dans l’histoire de la lutte contre le financement du terrorisme. Pour la première fois, la justice française a condamné pénalement les rouages décisionnels d’un fleuron industriel mondial, et non de simples réseaux clandestins. Ce verdict envoie un signal sans précédent : il n’existe plus de zone franche juridique pour les entreprises qui, au nom du profit, choisissent de composer avec le terrorisme. Bien qu’un appel soit probable et que l’instruction sur le volet « complicité de crimes contre l’humanité » se poursuive, le tabou de l’impunité corporative est brisé.
Camille ANDRIESSE
pour le Club Défense de l’AEGE
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