L’échec des négociations de trêve entre l’Afghanistan et le Pakistan, le 6 novembre 2025, impact directement les échanges commerciaux entre les deux pays. Pour conserver un équilibre commercial, l’Afghanistan, avec l’appui de l’Inde, se tourne vers l’Iran via le port de Chabahar.
Kaboul et Islamabad s’accusent mutuellement après l’échec de la trêve
L’Afghanistan et le Pakistan se sont retrouvés le 6 novembre 2025 pour tenter de concrétiser une trêve approuvée le 19 octobre au Qatar, après une semaine d’affrontements directs. Mais le 8 novembre, Kaboul a imputé à son voisin l’échec de ces négociations. Le porte-parole de l’Emirat islamique d’Afghanistan, Zabihullah Mujahid a notamment déclaré que « l’attitude irresponsable et peu coopérative de la délégation pakistanaise a fait que, malgré la bonne volonté de l’Emirat islamique d’Afghanistan et tous les efforts des médiateurs, aucun résultat n’a été obtenu ». Il a également prévenu que défendre le peuple et le territoire afghan était un « devoir religieux et national, et qu’ils se défendraient avec fermeté contre toute agression ». Ces paroles font craindre une reprise des hostilités entre les deux pays.
De son côté, le Pakistan n’a pas immédiatement réagi à ces déclarations. Le ministre de l’information et de la radiodiffusion pakistanais, Attaullah Tarar, somme l’Afghanistan de « respecter ses engagements internationaux, régionaux et bilatéraux de longue date en matière de lutte contre le terrorisme ». Si ce point n’est pas respecté, « le Pakistan continuera d’exercer tous les moyens nécessaires pour garantir la sécurité de sa population et sa souveraineté ».
Le principal point de tension entre les deux pays reste la lutte contre le terrorisme. Le Pakistan reproche à son voisin afghan de soutenir des organisations armées, notamment les Talibans pakistanais (TTP), ce que Kaboul dément fermement. Le Pakistan, de son côté, héberge des combattants de l’État islamique. Les TTP, partageant la même idéologie que les Talibans afghans, multiplient les attaques contre les forces pakistanaises.
Enfin, les échanges commerciaux entre les deux pays sont impactés par le conflit. En juillet 2025 les échanges bilatéraux avaient augmenté de 25% par rapport à l’année passée. Mais la dégradation des relations politiques entre les deux pays a changé la donne. Ainsi les échanges commerciaux entre le Pakistan et l’Afghanistan ont enregistré, en octobre, une baisse de 36% par rapport à septembre. La fermeture des 8 postes-frontières a bloqué des marchandises et a ainsi contribué à des pertes estimées à près de 200 millions de dollars. Cet effondrement des échanges entre les deux pays s’inscrit dans une dynamique régionale ou les rivalités et les nouvelles alliances se croisent, plaçant un troisième acteur dans cette géopolitique : l’Inde.
Inde : un acteur clé dans la dynamique régionale afghano-pakistanaise
L’Inde a mené des frappes sur le sol pakistanais le 7 mai, en représailles d’un attentat survenu le 22 avril 2025 dans la région du Cachemire indien, territoire disputé entre les deux pays. Depuis, le Pakistan accuse l’Inde, son ennemi historique, d’agir de concert avec les autorités talibanes. Il est vrai que ces derniers mois, New Delhi a multiplié les rapprochements avec le régime des talibans. Le 13 octobre 2025, le ministre taliban des affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, a notamment été reçu en Inde, annonçant que « les relations entre l’Afghanistan et l’Inde [revenaient] à la normale ».
Dans cette optique de rapprochement, l’Inde, après la Russie, a annoncé ouvrir une ambassade en Afghanistan, permettant au régime taliban de sortir un peu plus de son isolement. L’objectif pour l’Inde est de préserver ses investissements en Afghanistan, et en particulier ceux liés au corridor commercial qui traverse le pays.
Port de Chabahar et « International Transport and Transit Corridor Agreement » : une alternative stratégique au Pakistan
L’International Transport and Transit Corridor Agreement, signé à Téhéran en mai 2016 par l’Inde, l’Iran et l’Afghanistan, prévoit la création d’un corridor de transport via le port iranien de Chabahar pour faciliter la circulation des marchandises. Cette liaison ferroviaire présente un double intérêt. D’une part, elle permettrait de désenclaver l’Afghanistan en réduisant sa dépendance au port pakistanais de Karachi. D’autre part, elle offrirait à l’Inde un accès à l’Asie centrale en contournant le Pakistan. Dans le même temps, ce nouveau corridor permet à l’Inde de répondre à l’influence chinoise dans la région. Cette influence chinoise s’illustre dans le développement du port de Gwadar au Pakistan, dans le cadre du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) et de la “Belt and Road Initiative” (BRI).
Le gouvernement de Modi a donc décidé d’investir massivement dans les deux autoroutes reliant des villes afghanes (Zaranj-Delaram et Kandahar-Hérat) au port de Chabahar. De plus, en mai 2024, le gouvernement indien a signé un contrat de 10 ans avec l’Iran pour développer et exploiter le port iranien de Chabahar.
L’Iran, alternative commerciale pour l’Afghanistan : Chabahar en tête
Pour contourner les fréquentes perturbations aux frontières pakistanaises, l’Afghanistan se tourne de plus en plus vers le port de Chabahar et par la même occasion la République islamique d’Iran. Le porte-parole du ministère du Commerce afghan, Abdul Salam Jawad, a déclaré mi-novembre que les échanges commerciaux entre l’Afghanistan et l’Iran avaient atteint 1,6 milliard de dollars sur les six derniers mois. C’est plus que les échanges entre l’Afghanistan et le Pakistan : 1,1 milliards de dollars sur la même période.
Selon A.S. Jawad, l’Iran propose également une réduction de 30% sur les droits de port, de 75% sur les frais de stockage et de 55% sur les frais d’accostage. L’ACCI (Afghanistan Chamber of Commerce and Investment) a déclaré que cette diminution des coûts de transports en provenance d’Iran permettrait au commerce régional et mondial de l’Afghanistan de croître de manière significative. Dans ce sens et pour continuer à développer des débouchés commerciaux, le porte-parole de l’ACCI, Jan Agha Nawid a appelé le « gouvernement à signer des accords à long terme avec les pays voisins ».Pour la République islamique d’Iran les intérêts sont là : rendre ses ports plus compétitifs et renforcer son influence économique dans la région.
Chine : une présence menacée par les tensions régionales
Alors que la perspective d’une trêve entre le Pakistan et l’Afghanistan semble s’éloigner, ce dernier se tourne de plus en plus vers l’Iran, avec l’appui de l’Inde, pour assurer la continuité de ses échanges commerciaux. L’axe Afghanistan–Iran–Inde converge désormais vers le port iranien de Chabahar, devenu un point stratégique pour contourner les ports pakistanais et faire contrepoids à la présence chinoise, croissante dans la région.
L’affrontement entre l’Afghanistan et le Pakistan teste directement l’influence et les intérêts stratégiques de la Chine dans la région. Pékin, qui s’inquiète de la stabilité régionale, craint également que l’extension du conflit puisse déstabiliser ses provinces occidentales, notamment le Xinjiang, ainsi que le Corridor économique Chine–Pakistan (CPEC), qui représente une partie importante de ses nouvelles routes de la soie (“Belt and Road Initiative” (BRI)).
Tout en adoptant une position de neutralité afin de préserver ses investissements avec les deux pays, la Chine voit ses partenaires commerciaux se tourner vers d’autres acteurs. De fait, le Pakistan se rapproche des Etats-Unis pour s’approvisionner en terres rares, tandis que l’Afghanistan se rapproche de l’Inde. Ces évolutions marquent un recul stratégique pour Pékin qui voit l’Inde s’affirmer géopolitiquement, désormais au centre des nouvelles routes commerciales de la région.
Elouan Couepel
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