Influence chinoise : JD.com rentre au capital de Fnac Darty

L’offre publique d’achat du géant chinois du commerce en ligne JD.com sur Ceconomy, le groupe allemand qui détient une part de Fnac Darty, lui ouvre l’accès à près de 22 % du capital de l’entreprise française. Dans un contexte de tensions économiques entre la Chine et l’Europe, cette opération interroge le contrôle français d’un acteur majeur de la distribution culturelle, l’efficacité des garde-fous mis en place à Paris et la capacité d’influence chinoise en France.

Le rachat de Ceconomy comme point de bascule

JD.com termine la seconde phase de son offre publique d’achat sur Ceconomy, leader européen de la distribution électronique, après avoir déjà obtenu 70,9 % du capital à la clôture du premier délai de souscription. La transaction devrait être finalisée à la mi-2026, sous réserve des contrôles réglementaires encore en cours. Cette prise de contrôle ouvre mécaniquement à JD.com une participation indirecte de 21,95 % dans Fnac Darty, détenue par Ceconomy depuis 2017. Paris suit désormais l’opération de près, la perspective d’un actionnaire chinois dans une institution majeure de la distribution culturelle soulevant des inquiétudes publiques.

Une stratégie industrielle : bâtir un champion européen rentable pour les actionnaires

JD.com cherche depuis plusieurs années à s’implanter durablement en Europe après une première tentative avortée en 2018. Le groupe vise un marché arrivé à maturité, caractérisé par la domination d’acteurs installés comme Amazon, mais aussi par la lenteur de transformation numérique de plusieurs distributeurs historiques européens. Le rachat de Ceconomy est perçu par les dirigeants allemands comme une opportunité de combiner l’expérience logistique et technologique du groupe chinois avec un réseau dense de magasins MediaMarkt et Saturn, avec / et près de 1 000 points de vente en Europe, dont 400 en Allemagne.

Ce rapprochement apparaît d’autant plus attractif pour les actionnaires qu’il intervient dans une phase de stagnation prolongée de l’économie allemande. S’ajoute à cela une perte de compétitivité de ses groupes électroniques face au modèle Amazon. Les sources indiquent aussi que JD.com a proposé une prime de rachat significative pour attirer les actionnaires, évoquée comme supérieure de 43 % au cours de l’action dans la presse spécialisée. Ce positionnement confirme une stratégie d’investissement ambitieuse visant l’émergence d’un acteur européen de référence dans l’électronique grand public, le tout en s’appuyant sur les leviers de l’influence chinoise.

Risques d’influence chinoise : accès aux données, montée discrète au capital et fragilisation de la distribution culturelle

Les autorités françaises identifient plusieurs risques liés à l’entrée de JD.com dans Fnac Darty. La principale préoccupation concerne l’accès potentiel aux données des consommateurs. Selon Nicolas Marmurek, analyste financier, la loi chinoise sur le renseignement national de 2017, mentionnée pour son caractère extraterritorial, pourrait obliger JD.com à transmettre des données issues de ses filiales européennes aux autorités chinoises. Le groupe Fnac Darty regroupe déjà près de deux millions d’abonnés, et ambitionne de doubler ce nombre d’ici 2030.

L’éventualité d’un accès à des données granulaires sur les comportements d’achat inquiète. En effet, JD.com doit se conformer aux lois chinoises sur le renseignement et sur la sécurité des données, ainsi qu’à la loi contre l’espionnage de 2023. L’autre dimension identifiée est culturelle. Fnac Darty est le premier vendeur de livres en France. Paris redoute de voir apparaître une influence chinoise dans la stratégie du distributeur sur un secteur considéré comme un pilier de la souveraineté culturelle française. Cela même si JD.com affirme ne pas chercher à renforcer sa présence au capital.

Enfin, JD.com reste discret dans son implantation directe en France tout en préparant un service concurrent d’Amazon via sa plateforme Joybuy. Ils réalisent aussi cela en menant des recrutements massifs pour construire un écosystème logistique complet. Cette stratégie parallèle renforce l’impression d’une montée graduelle mais déterminée sur le marché français.

La réponse française : un double encadrement à valeur supra légale

Pour parer à ces risques, Bercy a demandé à JD.com de déposer une demande d’examen au titre du contrôle des investissements étrangers en France (IEF). Cette procédure permet de bloquer ou conditionner l’entrée d’un acteur étranger dans un secteur jugé sensible. Les autorités françaises ont également fait savoir à la direction de JD.com qu’elles seraient vigilantes concernant toute augmentation de participation dans Fnac Darty, à l’issue d’une visioconférence tenue le 30 septembre avec Sandy Ran Xu, directrice générale du groupe.

Ces engagements demeurent toutefois extra-juridiques. Plusieurs analyses médiatiques relèvent qu’ils ne disposent pas de portée réglementaire tant qu’ils ne sont pas validés par l’Autorité des marchés financiers (AMF). Leur efficacité dépend donc de la bonne volonté de JD.com et du rapport de force politique entre États.

Des risques persistants : dépendance réglementaire et gouvernance fragile

L’inquiétude principale réside dans la gouvernance du groupe français. Fnac Darty est actuellement administré par un conseil composé uniquement d’indépendants, ni Daniel Kretinsky ni Ceconomy n’y disposant de siège. Toute modification de cette structure nécessite le vote de l’ensemble des actionnaires. C’est pourquoi une nomination d’administrateur par JD.com pourrait, en théorie, accroître la capacité d’influence chinoise sur les français. Cela lui permettrait alors d’avoir son mot à dire dans les choix stratégiques de Fnac Darty, lui offrant alors la possibilité d’influer sur les narratifs de la Chine en France.

De plus, un autre point de vulnérabilité est en jeu. Dans les accords signés entre Bercy et JD.com, il n’est nullement question de l’usage des données des 2 millions d’abonnés à Fnac Darty. En effet, d’après la loi sur le renseignement national de 2017 en Chine, laquelle a un effet extraterritorial, une société mère peut donc être contrainte d’extraire des données de ses filiales européennes. Cela signifie que toutes les données et analyses des habitudes de consommation des utilisateurs pourraient être utilisées à d’autres fins, voire nourrir des concurrents directs d’entreprises françaises.

Ce risque n’est pas théorique. En 2021, Pékin est intervenu directement contre le groupe chinois Didi Chuxing, l’obligeant à suspendre ses activités et à soumettre ses données aux autorités chinoises au nom de la sécurité nationale, démontrant la capacité de l’État à imposer un contrôle centralisé sur les données d’entreprises privées, y compris lorsque celles-ci opèrent à l’étranger. Ce précédent illustre concrètement la possibilité d’une réquisition étatique des données dans un cadre juridique chinois à portée extraterritoriale.

Il est aussi important de remarquer que les accords supra légaux que Bercy a mis en place ne sont que des accords politiques. Ce qui signifie qu’il n’y a aucune sanction juridique qui puisse être mise en place si jamais JD.com y contrevient. Faute de validation par l’AMF, l’entreprise peut tout de même augmenter son capital au sein de Fnac Darty sans risquer de sanctions. Aucun autre dispositif financier n’ayant été mis en place, ils peuvent aussi passer par d’autres acteurs pour augmenter indirectement leurs parts au sein de l’entreprise française. Cela faisant office de leviers stratégique pour l’influence chinoise en France.

Pour illustrer le dernier point faible de ces accords supra-légaux, l’exemple Renault-Nissan est parlant. Dans celui-ci, on voit la dangerosité potentielle d’administrateurs dits indépendants désignés par une entreprise pour défendre ses intérêts. Jusqu’à présent «Trois administratrices indépendantes, Daniela Weber-Rey, Caroline Grégoire Sainte Marie et Stefanie Meyer, ont été désignées sur proposition de Ceconomy », assure Fnac Darty dans son document d’enregistrement universel de 2024. Si l’on peut légitimement se méfier de la coercition de leurs intérêts avec ceux de Ceconomy, il sera d’autant plus important de se méfier de ceux que JD.com pourrait proposer au travers de sa nouvelle filiale.

Malgré les précautions françaises, il est possible de statuer que les garde-fous actuels reproduisent des erreurs déjà commises par des États européens face à d’autres acquisitions chinoises dans les années 2010, notamment dans le rachat de Kuka par Midea.

Un rachat facilité par un contexte politique et économique allemand particulier

Le contraste entre la prudence française et l’absence de polémique en Allemagne surprend. Si Berlin doit encore valider l’opération, aucun débat majeur n’a émergé autour du rachat de Ceconomy, pourtant acteur central du commerce électronique outre-Rhin.

L’Allemagne traverse en effet une phase de faiblesse économique : son industrie est en « léthargie depuis 2018 » et souffre d’un « décrochage technologique » face à ses concurrents. Cette fragilité s’ajoute à une dépendance ancienne au marché chinois, celle-ci a largement contribué à la prospérité allemande dans les années 2010. Mais désormais elle exerce une pression concurrentielle directe sur le made in Germany (automobile, machines-outils).

Ce contexte explique en partie la flexibilité actuelle de Berlin envers les capitaux chinois. Il contraste avec les précédents où l’État a dû réagir pour protéger certains actifs stratégiques. Après l’acquisition très commentée du roboticien Kuka par Midea en 2016, l’Allemagne a bloqué en 2022 le rachat de deux usines de semi-conducteurs jugées sensibles. Cela étant criant de l’évolution de la stratégie d’influence chinoise en Allemagne.

Enfin, il est intéressant de rappeler que le ministre allemand du numérique, Karsten Wildberger, est l’ancien dirigeant de Ceconomy, un élément notable dans l’environnement politique du rachat.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               Corentin Louchart

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