Trois mois après la capture de Nicolás Maduro par les forces américaines, le Venezuela pétrolier ressemble moins à un eldorado en cours de reconquête qu’à un protectorat économique en cours d’installation. Les dynamiques identifiées dans un précédent article publié au Portail de l’IE en février se confirment dans leurs mécanismes les plus contraignants : « En supervisant les revenus pétroliers vénézuéliens, Washington vient non seulement verrouiller les flux financiers du pays, mais cherche aussi à contrôler les routes par lesquelles ce pétrole circule ». Lesdits mécanismes ont depuis trouvé leur instrument juridique : la General License 52, ses premiers acteurs industriels, et ses premières contradictions structurelles.
La General License 52, l’architecture juridique d’une mise sous séquestre
Le 18 mars, le Trésor américain a publié la General License 52 (GL52), autorisant les entreprises américaines constituées avant le 29 janvier 2025 à contracter avec PDVSA (Petróleos de Venezuela, S.A.). En apparence, c’est le signal juridique d’ouverture que les majors attendaient depuis des semaines. Dans les faits, la mécanique du dispositif institutionnalise les propos du précédent article du Portail de l’IE. Tous les paiements de taxes, redevances et dividendes doivent désormais transiter par des Foreign Government Deposit Funds, des comptes gérés non par Caracas, mais par Washington. L’Executive Order 14373, qui crée ces instruments de séquestre financier, ne laisse aucune ambiguïté sur la nature de l’arrangement. Les contrats doivent être régis par le droit américain avec règlement des litiges aux États-Unis. Par ailleurs, les transactions impliquant la Russie, l’Iran, Cuba, la Corée du Nord ou des entités liées à la Chine restent interdites.
Le contexte d’émission de GL52 est tout aussi révélateur. La licence n’a pas été émise pour récompenser des progrès démocratiques vénézuéliens. Elle a été émise en réponse directe à la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, qui a brutalement fait augmenter le pétrole mondial. Le Venezuela devient ainsi une variable d’ajustement d’urgence dans une crise moyen-orientale. Cette accélération sous contrainte géopolitique extérieure est en soi un révélateur. La valeur stratégique du pétrole vénézuélien ne tient pas à sa production actuelle encore marginale, mais à sa fonction de levier dans un système d’approvisionnement mondial sous tension.
Les premiers entrants face à la réalité industrielle
Sur le terrain, les signaux d’ouverture sont réels mais doivent être lus avec prudence, notamment en raison des réalités industrielles, tant les contraintes techniques et financières du secteur pétrolier vénézuélien restent considérables. Chevron et Shell ont signé des accords d’exploration et de production. Alors que son titre a bondi de 24% en un an et de 14% rien que sur le dernier mois, l’accord de Shell ouvre la voie à l’exploration gazière offshore et au forage onshore, avec le champ Dragon comme pièce maîtresse. Le projet est conçu pour produire du gaz à partir d’un gisement situé dans les eaux vénézuéliennes et dispose de réserves de 4,5 billions de pieds cubes. Il avait cependant été marqué par des arrêts et des redémarrages au cours des dernières années en raison de l’évolution de la politique américaine à l’égard du Venezuela. Désormais, Shell espère à terme exporter du gaz vénézuélien via le terminal GNL Atlantic situé à Trinité-et-Tobago. Le PDG de Shell, Wael Sawan, a déclaré récemment que son entreprise espérait produire du gaz du gisement Dragon au Venezuela d’ici trois ans. Le projet est susceptible de générer jusqu’à 500 millions de dollars de revenus annuels une fois en pleine activité. Par ailleurs, le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright a effectué en mars la première visite d’un officiel américain sur un champ pétrolier vénézuélien en huit ans, avec un engagement affiché de plus de 100 millions de dollars d’investissement immédiat chez Petropiar et un objectif de doublement de la production en 18 mois.
Au-delà des acteurs historiquement présents, comme Chevron qui fait figure d’exception, des entrants non-américains commencent à se positionner dans le sillage de la General License 52. L’indien ONGC Videsh, le suédois Maha Capital AB (qui vient d’acquérir une participation indirecte de 24% dans PetroUrdaneta via ses droits contractuels avec le brésilien Novonor) et le fonds brésilien J&F Investimentos figurent parmi les premiers. Ces mouvements signalent que le Venezuela post-Maduro attire désormais des capitaux qui n’avaient pas jusqu’ici d’accès légal au marché. Cependant, ils signalent aussi que les majors américaines elles-mêmes restent encore en retrait des engagements les plus lourds.
En effet, les chiffres de production contredisent le récit de la reconquête. Alors que Wright avait annoncé que la production avait augmenté de 200 000 barils / jour depuis l’attaque américaine, elle a reculé. La production vénézuélienne s’élevait à 1,028 million de barils / jour en février, contre 1,16 million en janvier et 1,12 million en décembre, selon des sources industrielles consultées par Argus. Chevron, qui produit 250 000 barils quotidiens via ses quatre coentreprises, Petropiar, Petroboscán, Petroindependencia et une quatrième joint-venture, représente un quart de la production totale du pays. Cependant, le CEO Mike Wirth, lors du CERAWeek de mars à Houston, a été explicite : « Il reste encore des choses à faire pour encourager les investissements à l’échelle souhaitée ». La loi vénézuélienne sur les hydrocarbures réformée en janvier, qui permet aux entreprises privées d’exploiter, de distribuer et de commercialiser la production sans participation de l’État contient encore de « larges marges » de partage des revenus qui « pourraient être des avenues de corruption », a déclaré le Secrétaire américain à l’Energie. L’arbitrage international reste encore insuffisamment garanti. Ainsi, revenir à 3 millions de barils / jour « nécessitera des milliards de dollars significatifs et du temps » selon le CEO de Chevron.
Le cercle vicieux du séquestre
C’est ici que la contradiction structurelle la plus profonde se révèle. La General License 52 impose que les paiements à PDVSA transitent par des comptes contrôlés par le Trésor américain, ce qui prive précisément le Venezuela des ressources nécessaires à la réhabilitation de ses infrastructures. Or, les investisseurs conditionnent leur engagement à la remise en état de ces mêmes infrastructures. Selon Planterra Construction, environ 70 % des professionnels vénézuéliens expérimentés du secteur pétrolier ont quitté le pays entre 2014 et 2023. Les raffineries tournent à moins de 20 % de leur capacité. Les pipelines, dont certains ont plus de cinquante ans, nécessitent des équipements spécifiques. Par exemple, des moteurs de compression d’énergie, des tuyaux gainés en polyéthylène à haute densité ou des systèmes CIPP (Pipeline Cured in Place) pour les pipelines en acier affectés par la corrosion sans remplacement complet, qu’une seule réinjection rapide des revenus pétroliers permettrait de financer. Washington tient le robinet, mais le tient encore fermé.
Encore lors du CERAWeek du S&P500 de Houston, le secrétaire Wright l’assume sans détour : « Si vous êtes l’un des dirigeants du Venezuela en ce moment, vous voulez vous assurer que vous êtes du côté des États-Unis. ». Le contrôle des fonds est présenté comme le mécanisme central pour maintenir Caracas aligné sur les intérêts américains jusqu’à des élections dont personne ne fixe l’échéance. Le 11 mars dernier, Washington a formellement reconnu Delcy Rodríguez comme « seule autorité » du Venezuela, la même présidente que le procureur fédéral de Miami désigne dans l’acte d’accusation du procès Rivera comme bénéficiaire d’un contrat de lobbying secret de 50 millions de dollars pour le compte du régime Maduro. Un procès où le Secrétaire d’État Marco Rubio lui-même a été convoqué à témoigner cette semaine. La normalisation diplomatique et la procédure judiciaire avancent en parallèle et illustrent la tension entre les intérêts pétroliers et la transition politique.
Les angles que le pétrole masque
L’article de janvier évoquait les ressources d’or et de coltan de l’Arc Minier de l’Orénoque comme un enjeu alors encore relégué au second plan du dossier vénézuélien. Quatre mois plus tard, ces ressources semblent refaire surface. Le Congrès vénézuélien a choisi de reporter toute nouvelle législation pétrolière complémentaire au profit d’une réforme minière, visant à attirer des capitaux étrangers. Cela intervient quelques jours après l’annonce du rétablissement des relations diplomatiques entre Washington et Caracas, ainsi que la visite au Venezuela de Doug Burgum, ministre américain de l’Intérieur et président du Conseil national pour la domination énergétique des États-Unis. Ce dernier déclarait depuis Caracas que les compagnies minières américaines étaient « impatientes » de se mettre au travail au Venezuela.
En parallèle, même si la région d’Amérique Latine ne compte que très peu dans l’offre mondiale (environ 2%), le Venezuela a toutefois un passif minier, notamment sur le bauxite et l’aluminium, deux ressources d’une même filière qui comptent également parmi les métaux stratégiques de nombre de pays occidentaux. Cependant, la production reste largement à l’arrêt. Venalum, principal producteur d’aluminium primaire d’Amérique Latine, dispose d’une capacité installée de 460 000 tonnes / an, mais ne produit que 96 000 tonnes / an en pratique, faute d’une génération électrique suffisante. De plus, L’OTAN classe l’aluminium comme en risque d’approvisionnement pour huit applications militaires sur neuf. Cela en fait pour Washington un enjeu stratégique et complémentaire face à la domination chinoise sur la filière bauxite-alumine-aluminium. Cependant, ce calendrier favorable au secteur minier a ainsi retardé toute nouvelle législation du secteur pétrolier.
Washington a d’ailleurs anticipé ce mouvement. La General License 51, publiée en parallèle de GL52, autorise déjà les transactions liées à l’or d’origine vénézuélienne pour importation, raffinage et revente depuis les États-Unis via Minerven, la compagnie minière d’État, avec obligation de traçabilité complète de l’origine de l’or. Cuba, enfin, offre le miroir de ce qui se joue de l’autre côté des Caraïbes. Depuis l’enlèvement de Maduro, Trump a bloqué tout approvisionnement pétrolier vers l’île. Cuba a subi trois pannes nationales d’électricité en mars, ne produisant que 40 % du carburant nécessaire à son économie, et son gouvernement a refusé une demande de l’ambassade américaine d‘importer du diesel pour ses propres générateurs. Le cas cubain illustre avec brutalité la logique systémique à l’œuvre. Le contrôle du pétrole vénézuélien ne vise pas seulement à sécuriser un approvisionnement, il redessine l’ensemble de l’espace d’influence américain dans le continent, en privant les alliés récalcitrants de leur source d’énergie.
Ainsi, quatre mois après l’opération du 3 janvier, le Venezuela pétrolier est entré dans une nouvelle phase. Celle de l’institutionnalisation de sa dépendance. La General License 52, les Foreign Government Deposit Funds, la reconnaissance de Rodríguez, la visite de Wright sur le terrain… autant de briques d’une architecture de contrôle qui se consolide semaine après semaine. Ce que nous concluions en février : « l’intérêt d’entrer dans l’orbite du pétrole vénézuélien semble être d’abord politique plutôt qu’énergétique. Ce pétrole n’étant ni rapidement mobilisable pleinement, ni compétitif sans investissements colossaux et stabilité durable, son contrôle réel ne semble avoir de sens qu’à très long terme. », trouve dans ces quatre mois de développements sa confirmation la plus nette. La question n’est plus de savoir si Washington contrôle le pétrole vénézuélien. Elle est de savoir si ce contrôle, exercé sur une ressource que la Constitution vénézuélienne de 1999 déclare expressément appartenir au peuple, sera suffisant pour attirer les investissements colossaux. Ces derniers sans lesquels ce pétrole restera, pour l’essentiel, dans le sol.
Axel Beckrich
AEGE – Portail de l’IE
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