Impact du black-out ibérique sur la résilience énergétique

Le black-out ibérique, au printemps 2025, a brutalement clos l’ère de la naïveté énergétique. Ce n’est pas un échec des renouvelables, mais l’échec d’une doctrine européenne qui finance la production plutôt que des infrastructures résilientes. Nous assistons à un basculement silencieux mais majeur du système électrique dominé par des sources non pilotables, pour lequel le marché ne peut plus être l’outil principal de pilotage, et où il faut viser la résilience énergétique.

Le black-out d’avril dernier a pointé du doigt un paradoxe devenu flagrant. L’Europe mobilise des sommes colossales pour la production, sans commune mesure avec celles accordées aux infrastructures. En 2025, les pays de l’Union Européenne ont investi 350 milliards d’euros pour la production renouvelable contre 70 milliards d’euros pour les infrastructures.

Ce black-out historique, le plus grave qu’ait connu l’Europe moderne, a fait plus que paralyser une région. Il a brisé le mythe d’un système électrique infaillible reposant sur un “merit order” économique. Il a également tranché un débat de fond. Cet épisode rappelle que la priorité est d’assurer la résilience des réseaux plutôt que de financer une course au nombre de gigawatts renouvelables.

L’alerte ne vient plus seulement d’analystes ou d’experts de la résilience énergétique. Il émane désormais directement de l’organe de coordination des opérateurs de réseaux électriques européens, l’ENTSO-E. Sa position, publiée fin février, sur la proposition de paquet, présentée par l’Europe en décembre dernier, est claire. L’ENTSO-E reconnaît explicitement que le système électrique européen ne pourra pas absorber la transition énergétique sans cadre financier dédié aux infrastructures électriques et sans gouvernance appropriée.

Le récit de la panne électrique vue comme une résilience énergétique forcée sans électricité

Le lundi 28 avril 2025, le système électrique européen a traversé une phase de vulnérabilité critique, révélant les limites structurelles de l’interconnexion continentale face à des flux d’électricité erratiques. Dès 12h03, les outils de suivi des réseaux de transport d’électricité enregistrent une première oscillation de fréquence significative sur la plaque ibérique. À 12h08, une seconde perturbation, d’une amplitude supérieure, active les protocoles d’alerte des centres de conduite de Madrid, Lisbonne et Paris. En dépit des tentatives de délestage préventif et d’une réduction drastique des exports transfrontaliers, les déséquilibres entre charge et génération maintiennent le réseau dans un état de tension extrême.

Le point de rupture systémique intervient précisément à 12h32 et 57 secondes. La mise en sécurité automatique d’un transformateur à haute tension situé au nœud stratégique de Grenade, consécutive à une surtension non maîtrisée, déclenche un phénomène en cascade. En moins de trente secondes, la défaillance d’une seule infrastructure critique entraîne une instabilité généralisée, aboutissant à la perte de synchronisation physique entre la péninsule ibérique et le reste de l’Europe continentale.

L’isolement du bloc Espagne-Portugal se solde par l’effondrement instantané de 15 gigawatts de puissance installée, soit 60 % de la charge active au moment de l’incident. Le découplage brutal entre ces deux pays et le reste de la plaque électrique européenne fait office de « pont-levis » électrotechnique, et préserve la stabilité du réseau central européen au prix d’un black-out total pour 55 millions d’usagers. La paralysie des infrastructures critiques, comme les centres de données, les réseaux de télécommunications et certains services de santé ne pouvant basculer sur des groupes électrogènes d’appoint, souligne la fragilité des interdépendances électriques. La procédure de reconstruction du système “black-start”, pilotée par l’opérateur de transport espagnol Red Eléctrica (REE), a permis un rétablissement complet de la tension sur le territoire espagnol à 4h00 le lendemain matin.

L’autopsie de la panne souligne des facteurs d’origines humaine, technique et structurelle

Les analyses officielles sont formelles en repoussant toutes possibilités de cyberattaque, de sabotage, ou de météo extrême. Le coupable est systémique. Un « phénomène de surtensions » incontrôlable a déclenché la cascade, aggravé par des erreurs humaines.

Le rapport pointe un déficit critique de moyens de régulation de la tension au moment fatidique. Le gestionnaire REE avait sous-estimé le besoin de maintenir des centrales pilotables en réserve pour fournir l’inertie, cet amortisseur indispensable que les énergies renouvelables ne fournissent pas naturellement. Le mode de priorisation des moyens de production, sur base du mieux disant économique, appelé “merit order”, favorise la grande quantité de renouvelable espagnol. La place laissée aux moyens de production pilotables nécessite le suivi de mesures techniques à la main du gestionnaire de réseau, REE dans ce cas.

Ce jour-là, le manque de production pilotable et résiliente en Espagne fait apparaître un déséquilibre entre la « bulle » espagnole, avec 65 % de la production assurée par l’éolien et le solaire à cet instant précis, et un système global dont la résilience énergétique dépend des moyens de pilotage des pays voisins. Au-delà des constats factuels, l’incident révèle une faille structurelle plus profonde. La concentration massive d’installations sans pilote sur des réseaux électriques inadaptés a transformé une perturbation locale en effondrement national.

Le besoin d’améliorer la résilience du réseau : preuve par le délestage

Les conséquences techniques post-crise sont encore plus révélatrices. Pour éviter une récidive, l’opérateur de transport REE a dû multiplier les ordres de délestage (ou curtailment), c’est-à-dire les demandes aux producteurs d’électricité de se débrancher du réseau. Les chiffres sont sans appel : alors que le gaspillage d’énergie verte était contenu (1 à 3 %) en 2024, il a explosé après l’incident, atteignant un pic de 7 % à 11 % en juillet 2025.

Ces délestages sont la réponse technique de REE pour renforcer la résilience de son réseau. Le besoin d’équilibre du réseau électrique espagnol après le 28 avril supplante le principe d’équilibre économique de “merit order” habituel. Ce basculement se pérennise, car il traduit une nouvelle hiérarchie implicite des priorités de l’ordre de production. Il ne s’agit pas d’une mise en défaut du mécanisme de marché, mais d’une juste prise en compte de son inadéquation comme outil de pilotage du système électrique physiquement contraint.

Les mois suivant le black-out (de mai à décembre), ce sont entre 3 500 et 4 200 GWh d’énergie propre qui ont été gaspillés, faute de pouvoir être transportés. Le coût économique de ce gâchis, calculé sur un prix de marché moyen de 65 €/MWh, est estimé entre 230 et 280 millions d’euros. Ce n’est pas un accident, c’est un symptôme : 80 à 90 % de ces restrictions sont dues à la congestion du réseau de transport. Continuer à subventionner la production sans investir dans l’infrastructure est anti-économique.

Le besoin de transparence réoriente la priorité vers la sécurité de l’ENTSO-E

La réponse institutionnelle européenne a été contrastée. Si l’ENTSO-E a joué la carte de la transparence avec des rapports réguliers, la lourdeur des processus décisionnels européens reste un frein face à l’urgence. En Espagne, la réponse politique, d’abord chaotique avec le rejet d’un premier texte visant à sécuriser le système et accélérer le stockage, est devenue décisive avec l’adoption du décret RD 997/2025 en novembre 2025.

Là où l’Espagne agit dans l’urgence opérationnelle, la France semble amorcer une réponse doctrinale. Paris pourrait, pour sa part, tirer les leçons les plus stratégiques de l’incident de son voisin. La mission Levy-Tuot, lancée par le gouvernement, prépare un changement de doctrine majeur, une réorientation des soutiens publics de la production vers la flexibilité et les infrastructures. Cette initiative pourrait alors devenir le nouveau modèle européen.

Le prix de la sécurité : améliorer la résilience souveraine du réseau

Les chiffres devraient désormais dicter la stratégie. Un rééquilibrage des sommes colossales mobilisées pour la production renouvelable en Europe vers les infrastructures est urgent. Les experts estiment l’investissement destiné à la seule création de nouveaux moyens de production renouvelable (solaire et éolien) à environ 350 milliards d’euros en 2025. En face, les investissements dans les réseaux plafonnent à 70 milliards d’euros cette année-là.

Cet écart est insoutenable. Pour atteindre les objectifs climatiques et sécuriser le système, les besoins pour les réseaux seuls sont estimés à 584 milliards d’euros d’ici 2030. Le coût de la correction urgente (stockage, interconnexions) pour éviter de nouveaux black-out se chiffre, lui, entre 20 et 80 milliards d’euros. Moins de 10 % de l’effort total suffirait à sécuriser l’ensemble. C’est le prix à payer pour que l’investissement massif dans la production ne soit pas gaspillé.

L’ère de la résilience énergétique a sonné

Le black-out espagnol a prouvé que la simple addition de capacité renouvelable, sans l’infrastructure adéquate, conduit inéluctablement au gaspillage et à la menace systémique. La transition écologique sera réussie si elle s’appuie sur des réseaux robustes, capables de résister aux chocs. Ce black-out doit servir de leçon. La production renouvelable est une condition nécessaire, mais pas suffisante. La stabilité et la sécurité devraient être au cœur de la stratégie européenne.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la transition énergétique, mais de changer de doctrine. Le défi de l’Europe est de transformer sa doctrine politique et financière pour adapter son modèle de marché de l’énergie à une plus grande résilience énergétique. La lenteur du consensus institutionnel ne doit pas masquer l’urgence d’une réallocation chiffrée en milliards d’euros.

La priorité accordée à la résilience des réseaux consiste désormais à allouer de plus grands investissements à la flexibilité, au stockage, et à la sécurité d’approvisionnement. Après avoir multiplié les panneaux solaires et les éoliennes sans investir l’équivalent dans les infrastructures, les interconnexions et les capacités pilotables, l’heure de la résilience a sonné.

Aubry Springuel,
Expert en gouvernance des risques, 
EGE SIE10, MaCYB09

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