Indian Navy et doctrine SAGAR – Instrument de puissance en Indo-Pacifique

Aux portes de l’Asie du Sud, l’Inde de Narendra Modi a progressivement fait évoluer sa stratégie maritime vers la doctrine Security and Growth for All in the Region (SAGAR). Cette stratégie est tournée vers l’Indo-Pacifique et la sécurisation de ses routes maritimes. Elle mise désormais sur la projection de puissance navale pour contenir l’influence chinoise et offrir une alternative de sécurité aux États de la région.

La stratégie maritime indienne : fondements et évolution de la doctrine SAGAR

L’Inde dispose aujourd’hui de l’une des armées les plus importantes du monde avec près d’un million cinq cent mille soldats et un budget en croissance constante depuis plusieurs années. Sa marine compte plus de cent quarante-deux mille hommes répartis entre les principales bases de Mumbai, Goa, Karwar, Kochi, Visakhapatnam, Kolkata et Port Blair situées en mer d’Arabie et dans le golfe du Bengale.

New Delhi a entamé un tournant stratégique important depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi en 2014. Ce dernier a donné l’impulsion d’une nouvelle doctrine dans la stratégie maritime indienne avec le SAGAR. Instauré en mars 2015, ce concept affirme que l’océan Indien figure désormais en tête des priorités politiques de l’Inde. Ce concept régional a évolué vers une vision tournée vers l’Indo-Pacifique en 2018. Il a ensuite été prolongé dans les années 2020 par plusieurs stratèges indiens à travers la doctrine MAHASAGAR, qui envisage l’Inde comme une puissance maritime majeure de l’Indo-Pacifique.

Ce changement d’orientation répond au basculement du centre de gravité mondial vers l’Indo-Pacifique et la montée en puissance de la Chine, obligeant l’Inde à sécuriser ses intérêts dans un environnement maritime concurrentiel.

La modernisation navale de l’Indian Navy et le programme Make in India

En 2022, la mise à l’eau du premier porte-avions « Made in India », l’INS VIKRANT, symbolisait la volonté d’autonomie de l’Inde. New Delhi  disposerait également d’environ cent cinquante patrouilleurs, dix-huit sous-marins et une flotte moderne de frégates et destroyers. En termes de dissuasion nucléaire, l’Inde a aussi redoublé d’efforts avec la mise en service de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) en 2024. L’objectif de l’Inde est de créer une force « blue-water », c’est-à-dire une force capable d’opérer au large des côtes indiennes.

De plus, le pays mise sur sa construction locale. La principale avancée de l’Inde réside dans la nature des engins commissionnés et de ceux en commande. Le plan « Make in India », initié par la construction du porte-avions INS VIKRANT ne s’est pas essoufflé. En 2023, trente-neuf des quarante et un bâtiments de l’Indian Navy en construction étaient réalisés dans des chantiers navals indiens.

New Delhi conclut aussi des accords de co-production et de coopération avec des pays étrangers. En avril 2025, un accord intergouvernemental était signé entre l’Inde et la France. Cet accord permettait l’achat de Rafale Marine et inclut également la mise en place en Inde d’une capacité de production du fuselage de l’avion ainsi que des transferts de technologies et la création de centres de maintenance.

Les enjeux géopolitiques et sécuritaires de la doctrine maritime indienne

La marine indienne est structurée de façon à protéger les intérêts vitaux de l’Inde, et notamment ceux de ses voies maritimes par lesquelles transitent 95 % du commerce indien. D’un point de vue stratégique et d’influence, l’Inde se positionne comme un « Net Security Provider » dans l’océan Indien et en Asie du Sud-Est en offrant aux petits États régionaux une alternative indienne de sécurité. Ce positionnement est renforcé par la participation active de l’Inde à l’alliance de coopération militaire et diplomatique « QUAD », aux côtés de l’Australie, du Japon et des États-Unis.

L’ascension rapide de la marine chinoise via la Belt and Road Initiative et le développement de son « collier de perles » est probablement le facteur le plus déterminant de l’accélération du renforcement naval indien. La Chine, désormais première marine mondiale en nombre de bâtiments, projette chaque jour davantage ses forces dans l’océan Indien, ce qui alarme New Delhi.

La marine indienne y répond par des Mission-Based Deployments, c’est-à-dire par le déploiement permanent de bâtiments aux principaux points d’entrée stratégiques de l’océan Indien, tels que les détroits d’Ormuz ou de Bab-el-Mandeb. La position stratégique des îles Andaman & Nicobar, situées à l’extrême sud-est de l’Inde, au large de la Thaïlande et du Myanmar, permet également à New Delhi de surveiller le détroit de Malacca.
Avec la nouvelle doctrine MAHASAGAR, le pays pivote donc d’un focus régional (SAGAR) à une vision maritime plus globale, majoritairement portée vers les pays en développement.

Du SAGAR au MAHASAGAR : une vision océanique globale

L’Inde fait désormais figure de pivot maritime en Indopacifique et est devenue l’un des acteurs majeurs de la sécurisation des échanges et routes commerciales reliant l’Asie aux marchés du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Europe. La puissance maritime poursuit son effort avec le projet « 75-Alpha », qui prévoit la mise à l’eau à partir de 2032 de six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) de conception indienne, ainsi que de cinq bâtiments de soutien logistique de quarante-quatre mille tonnes. La modernisation de la marine indienne n’est pas un simple renforcement capacitaire, elle est surtout l’expression concrète du MAHASAGAR, qui a pour ambition de placer l’Inde comme future principale puissance maritime de l’Indo-Pacifique.

Cyriac de Reyniès 

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