Influence économique de la Chine : quels risques pour l’UE ? [1/2]

Depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques au milieu des années 1970, les échanges entre l’Europe et la Chine ont longtemps reposé sur un optimisme économique marqué. Alors que la Chine connaissait une croissance rapide, la progression plus modérée de l’économie européenne a conduit à un rééquilibrage progressif des rapports de force. Aujourd’hui, l’Union européenne a révisé sa perception de son partenaire : elle ne traite plus avec l’ancienne « usine du monde » en développement, mais avec une puissance économique affirmée, dotée d’une stratégie à long terme.

Le contexte géopolitique entre la Chine et l’Union européenne 

Les premières décennies de la relation sino-européenne ont été marquées par une intensification des échanges économiques. L’Union européenne est progressivement devenue l’un des principaux partenaires commerciaux de Pékin, tandis que la Chine s’est imposée, au début des années 2000, comme le deuxième partenaire de l’Europe, après les États-Unis. En 2024, le volume total des échanges de biens et services entre les deux partenaires est estimé à la somme de 845 milliards d’euros, un volume seulement dépassé, de peu, par le total des échanges entre L’UE et les États-Unis (865 milliards en 2024). Cependant, la relation bilatérale UE–Chine ne peut être analysée sans prendre en compte la rivalité entre Pékin et Washington. Les États-Unis considèrent désormais la Chine comme leur principal rival stratégique et exercent une forte pression pour que l’Europe restreigne sa coopération avec Pékin, notamment dans les domaines industriels et technologiques, comme c’est par exemple le cas avec Huawei, géant chinois des télécoms, soupçonné d’espionnage pour le compte de la Chine. L’UE est ainsi prise en étau entre deux géants, et tente de créer sa propre voie afin de rester en dehors de toute logique de blocs, non sans difficultés.

Du point de vue de la Chine, l’économie est intrinsèquement liée au politique. Prenons par exemple l’initiative des Nouvelles routes de la soie, lancée en 2013. Il s’agit d’un vaste programme d’investissements dans des infrastructures reliant la Chine à l’Asie, à l’Afrique et à l’Europe. Ce projet illustre la volonté chinoise d’étendre son influence bien au-delà de sa sphère régionale et d’ancrer sa présence partout dans le monde, et surtout en Europe. D’un point de vue politique, la Chine défend un modèle centré sur un capitalisme d’État et un contrôle politique de plus en plus autoritaire, en opposition avec les standards libéraux européens. Les signaux de dégradation entre Pékin et l’UE sont vite apparus, mais la dégradation du contexte géopolitique mondial n’a fait qu’accentuer ce processus. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement de l’Europe, tandis que l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a révélé (ou plutôt confirmé) le rapprochement stratégique entre Pékin et Moscou. Si la Chine n’a pas (officiellement) soutenu militairement la Russie, elle s’est abstenue de condamner l’agression et a renforcé ses échanges économiques avec Moscou, ce qui a suscité des inquiétudes croissantes en Europe. Les tensions croissantes entre la Chine et l’UE ont mis en lumière les nombreuses vulnérabilités que cette relation à fait émerger au fil du temps. Le déséquilibre commercial, la dépendance stratégique, l’ingérence économique à travers  les investissements ou encore les pratiques d’influence sont désormais une réalité pour l’Europe.

Prenons l’exemple du  commerce entre l’UE et la Chine, qui a connu une croissance fulgurante  au cours des deux dernières décennies. Il s’agit à la fois d’une force pour l’Union, car  offrant des débouchés immenses aux entreprises européennes, mais également d’une faiblesse, car créant un déficit structurel croissant en Europe. L’UE se trouve ainsi confrontée à une Chine qui n’est plus seulement un partenaire économique, mais également un  acteur politique global, dont les orientations stratégiques s’éloignent de plus en plus de celles de l’Occident.

Prenons l’exemple du commerce entre l’UE et la Chine, qui a connu une croissance fulgurante au cours des deux dernières décennies. Cette dynamique constitue à la fois une force et une faiblesse pour l’Union. Une force, car elle offre des débouchés considérables aux entreprises européennes ; une faiblesse, car elle alimente un déficit structurel croissant au sein de l’Europe.

UE – Chine : dépendances, ingérences et cyber-risques 

Selon Eurostat, les importations de biens en provenance de Chine ont atteint, en 2023, environ 500 milliards d’euros, contre environ 220 milliards d’euros d’exportations européennes vers la Chine. Cette différence – plus de 291 milliards d’euros en 2023 – constitue le plus important déficit commercial de l’UE avec un autre État. Un déficit qui s’est d’ailleurs creusé en 2025, étant 22 % plus important en mai 2025 qu’en mai 2024. Le Courrier international explique ce déficit par le fait que « de nombreux marchés de l’UE subissent une baisse des exportations vers la Chine » et que les importations de produits à haute valeur ajoutée explosent : les importations de batteries lithium-ion chinoises, par exemple, ont « bondi de 52 % en glissement annuel pour l’ensemble de l’UE ». La compétitivité-coût des entreprises chinoises, les subventions massives de Pékin à ses entreprises (dans l’acier, les panneaux solaires, l’automobile électrique) et l’accès restreint des entreprises européennes au marché chinois rendent les relations commerciales sino-européennes complètement asymétriques. La Chine bénéficie ainsi largement de l’ouverture européenne tout en maintenant de nombreuses barrières pour protéger son marché.

Stratégiquement, l’Europe reste vulnérable dans plusieurs secteurs critiques. À titre d’exemple, la pandémie de Covid-19 a montré la grande dépendance de la plupart des pays européens aux importations d’équipements sanitaires chinois  (les masques notamment). Mais la dépendance est encore plus préoccupante dans le domaine des terres rares. En 2022, « l’Union européenne continue d’importer une proportion inégalée de 98 % de ses terres rares de Chine », contre 80 % pour les États-Unis. Si depuis, des efforts ont été faits pour diversifier les routes d’approvisionnement, l’UE reste complètement  dépendante de la Chine dans un secteur  indispensable pour l’industrie verte, le numérique ou encore la défense (éoliennes, batteries, semi-conducteurs, aéronautique). Pékin a montré qu’elle pouvait utiliser cette position de monopole  comme un levier de pression. En janvier 2026,  la Chine a ainsi délibérément suspendu ses exportations de terres rares envers plusieurs entreprises japonaises. Un telle décision, si elle visait aujourd’hui l’Europe,  aurait des répercussions catastrophiques, notamment pour ses entreprises de défense, qui dépendent largement de ces matériaux dans leurs technologies de pointe. 

En plus d’occuper une position dominante dans  de nombreux secteurs critiques, la Chine a intensifié depuis 2013 ses investissements dans les infrastructures européennes. Ces capitaux constituent certes une opportunité financière, mais ils confèrent aussi à Pékin un levier d’influence croissant, notamment lorsque ces investissements concernent des infrastructures stratégiques.

Le port du Pirée, en Grèce, illustre bien cette dynamique. Racheté à 67% par le groupe public chinois COSCO Shipping, il est souvent cité comme un symbole de la pénétration économique de la Chine en Europe. Mais cette stratégie ne se limite pas au Pirée. COSCO détient également des participations, plus modestes, dans plusieurs grands ports européens comme Anvers, Rotterdam ou Valence. Ces prises de participation suscitent des inquiétudes légitimes en matière de souveraineté et de sécurité, car le contrôle, même partiel, de terminaux portuaires peut se transformer en instrument de  pression politique. Cependant, il convient de nuancer ces craintes, car il toujours possible pour un État de reprendre le contrôle de ses infrastructures s’il s’aperçoit que l’opérateur étranger agit à l’encontre des intérêts nationaux

Les risques peuvent également toucher la sphère cyber. Les cyberattaques attribuées à des groupes liés à Pékin visent régulièrement des entreprises et des institutions européennes, avec pour objectif le vol d’informations stratégiques et de technologie (cas d’Airbus en 2019 via une attaque par rebond). Dans le domaine des télécommunications, la présence de Huawei et ZTE dans les réseaux 5G européens a suscité de vives inquiétudes, notamment sur l’usage de ces équipements à des fins d’espionnage. Le directeur des services de renseignement tchèque alerte ainsi sur les équipements Huawei, qui posent, selon lui, « une menace pour la sécurité nationale ». Une menace prise au sérieux par des États membres de l’Union, comme la France, qui a voté en 2019 la loi dite “anti-Huawei”, où l’utilisation d’équipements de Huawei ou ZTE nécessite désormais des autorisations spécifiques de l’ANSSI. Dans un contexte d’espionnage généralisé, la Chine déploie des efforts massifs en matière d’influence en Europe, notamment au travers de  campagnes de désinformation, de promotion de narratifs favorables à Pékin ainsi que des pressions sur des universités ou des think tanks européens

La réponse européenne : entre coopération et fractures

Toutes ces vulnérabilités ont progressivement fait prendre conscience aux institutions européennes de la nécessité de réagir. Cette prise de conscience n’est cependant pas unanime, car certains pays, comme la Hongrie ou la Grèce, restent encore peu enclins à mettre en place des outils pour contrer l’influence économique chinoise. 

En 2019, un premier tournant s’est produit avec une déclaration conjointe de la Commission européenne qualifiant, pour la première fois, la Chine de « partenaire de coopération […], partenaire de négociation […] concurrent économique [. ..] et rival systémique ». Ce vocabulaire, inédit, marque un changement significatif dans la perception politique de l’Union européenne : l’UE reconnaît que la Chine n’est désormais plus seulement un acteur commercial incontournable, mais également une puissance contestant directement son modèle économique et politique. Cette reconnaissance officielle,  témoigne d’une certaine bascule parmi les élites politiques européennes, désormais plus apte à la prudence, voire à une méfiance croissante. Les crises récentes (Covid-19, invasion de l’Ukraine, rapprochement Russie-Chine) montrent que la Chine est apparue non seulement comme un compétiteur économique, mais également comme un acteur politique prêt à soutenir, au moins indirectement, un adversaire stratégique de l’Europe.

Face à cette stratégie d’influence de plus en plus assumée, l’Union européenne a commencé à mettre en place des mesures de rétorsion. Sabrina Robert-Cuendet, professeure de droit public à l’université du Maine, observe que, depuis les années 2019-2020, « une tendance significative au renforcement des législations nationales relatives au contrôle des investissements étrangers, au motif de la protection de la sécurité nationale, s’observe ». L’UE cherche à protéger ses entreprises stratégiques, avec la mise en place, en 2020, d’un mécanisme de filtrage des investissements étrangers, entré en vigueur à l’échelle européenne. 

Ce genre de mesure de rétorsion s’accompagne d’une prise de conscience sur la concurrence déloyale exercée par la Chine. Un rapport du Sénat (2017-2018) démontre que « la Chine n’hésite pas à apporter des aides d’État à ses entreprises, au soutien de leurs acquisitions comme de leurs offres de services, ce qui leur permet de proposer des prix artificiellement bas, à qualité équivalente et avec des coûts de fabrication comparables », ce qui a notamment pour conséquence de provoquer une concurrence déloyale et de mettre en difficulté les entreprises européennes. Le cas de l’industrie automobile en est un bon exemple, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, affirme que les marchés mondiaux sont « aujourd’hui inondés de voitures électriques bon marché. Dont le prix est artificiellement bas par des subventions publiques massives. Cela fausse notre marché ». Mais ce mécanisme ne confère pas à la Commission un droit de veto. Il permet aux États membres de partager des informations et de bloquer, le cas échéant, des acquisitions jugées contraires à la sécurité nationale, ce qui signifie que, pour le moment, ce sont les États qui ont le dernier mot sur ce sujet.

Face aux soupçons d’espionnage, plusieurs États ont décidé de restreindre ou d’interdire la participation d’entreprises chinoises comme Huawei et ZTE dans le déploiement de leurs réseaux 5G. En France, par exemple, le Conseil constitutionnel a validé, en 2019, une loi « imposant de fortes restrictions quant à l’utilisation des produits 5G du constructeur chinois ». Les opérateurs téléphoniques concernés ont l’obligation de retirer, d’ici à 2028, leurs antennes Huawei, comme Bouygues Telecom, qui doit en enlever plus de 3 000.  Cependant, la posture à tenir face à l’influence chinoise ne fait pas consensus parmi les membres de l’Union européenne. Certains États, comme la Lituanie ou la République Tchèque, militent pour une ligne dure vis-à-vis de Pékin, allant, pour la Lituanie, jusqu’à subir des représailles commerciales après avoir renforcé ses liens avec Taïwan. D’autres, comme la Hongrie, privilégient au contraire le maintien de liens économiques étroits, en raison d’intérêts politiques connivents et des investissements massifs dont ils bénéficient. Ce clivage complique l’élaboration d’une stratégie commune contre l’ingérence chinoise : si l’UE se veut unie face à la Chine, elle demeure en réalité traversée par des intérêts nationaux divergents. Néanmoins, la nécessité de faire preuve à la fois de coopération et de fermeté semble faire consensus, et l’UE s’est progressivement dotée d’une stratégie à long terme pour renforcer sa sécurité économique, avec la stratégie de “de-risking”.

Thomas Humbert

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