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Le soutien à l’Ukraine ne doit pas aboutir au sacrifice de l’agriculture française

Pour affirmer sa solidarité avec l’Ukraine à la suite de l’invasion russe, Bruxelles a exempté de droits de douane les importations de produits agricoles ukrainiens. Malgré eux, les agriculteurs français sont exposés à une concurrence économique, sanitaire et environnementale déloyale. Le soutien à l’Ukraine ne peut pas se faire au prix du sacrifice de l’agriculture française.

 

 

L’équation insoluble du soutien à l’Ukraine et à l’agriculture française

L’année 2022 fut marquée par l’acceptation de l’Ukraine en tant que candidat à l’Union européenne. Les négociations d’adhésion ont été ouvertes en décembre 2023 par les dirigeants européens. Outre le message politique de soutien à Kiev dans un contexte de guerre contre la Russie, les implications de cette candidature sont bien plus profondes. L’Ukraine est en effet la 1ère puissance agricole devant la France en termes de surfaces et de potentiel de production.

31 % du budget de l’UE est consacré à la politique agricole commune, dont la France est le plus gros bénéficiaire. En l’État actuel de la Politique Agricole Commune PAC, la France serait détrônée par l’Ukraine dont les subventions agricoles européennes pourraient atteindre les 96,5 milliards d’euros sur sept ans, réduisant les subventions française de 20 % en moyenne.

La France, dont l’agriculture a été fortement affaiblie depuis l’adhésion des pays de l’Est en 2004 et 2007, a cherché à positionner son agriculture dans une logique de compétitivité hors-prix : la qualité prime sur le prix de l’alimentation. Cette politique a depuis fortement réduit les capacités productives milieu de gamme de la France. L’hexagone, qui était exportateur net de produits agricoles dans l’espace européen en 2004, est aujourd’hui importateur net. Elle se trouve aujourd’hui fortement affaiblie pour nourrir ses classes moyennes avec des produits nationaux. Le contexte inflationniste que nous traversons ne fait qu’aggraver la situation. La première puissance agricole européenne dépend aujourd’hui de ses voisins européens pour nourrir ses habitants ! N’est-ce pas paradoxal ?

En considération des politiques passées et des erreurs stratégiques dévastatrices des intérêts vitaux des français, la candidature de l’Ukraine à son adhésion à l’UE doit impérativement conduire à une réflexion stratégique sur le positionnement de la France. Sommes-nous prêts à détruire ce qui reste de l’agriculture française ? Voulons-nous rendre volontairement les français dépendants des productions agricoles étrangères sur lesquelles nous n’avons ni emprise ni contrôle ?

Que l’Ukraine adhère où non à l’UE, là n’est pas la question. En l’état, tous les partis politiques s’accordent pour dire que l’UE n’est pas prête. En revanche, l’ouverture du marché commun aux importations de produits agricoles ukrainien est une réalité. Une réalité qui déstabilise les agricultures européennes depuis plusieurs mois. En effet, depuis juin 2022, la Commission européenne a suspendu les droits de douanes sur l’importation de produits agricoles ukrainiens comme pour les céréales, la volaille, les œufs, le sucre ou l’huile…  Cette décision, qui est la manifestation d’un soutien aveugle à l’Ukraine, met en danger les productions agricoles françaises et européennes.

Conséquence de la politique européenne : il y a trois fois plus de poulets ukrainiens dans les supermarchés français, la quantité de céréales importées a été multipliée par six. Le soutien politique de Bruxelles se fait indéniablement au détriment des agriculteurs européens.

Déjà confrontés à un durcissement des réglementation environnementales avec le Pacte Vert, à une augmentation des charges due à l’inflation, à un manque de soutien structurel et une culpabilisation idéologique, à des accords de libre échanges défavorables, un vent de contestation souffle sur l’Europe. Perçues en novembre 2023 en France, les revendications des agriculteurs se sont généralisées et renforcées partout en Europe. Elles peuvent différer d’un pays à l’autre. Mais un message commun se détache : celui d’un ras-le-bol généralisé par rapport au mépris que les institutions de l’UE semble exprimer à l’égard de l’agriculture. Le ras-le-bol que l’agriculture soit parfois négligée dans les accords de libre échange.

Pourtant, nourrir sa population est un enjeu vital pour un Etat. Elle est un enjeu vital, car sans nourriture, une nation ne peut survivre et se développer. La France, dont l’agriculture est affaiblie, est une France dont la profondeur stratégique est évanescente. L’agriculture n’est pas essentielle pour la France, elle est vitale !

Tout le monde peut comprendre que la France maintienne sa solidarité vis-à-vis de l’Ukraine dans son effort de guerre face à l’invasion Russe. Mais notre pays ne peut pas se résigner à le faire au prix du sacrifice de son agriculture et de ses agriculteurs. Le soutien à l’Ukraine ne peut pas être inconditionnel car il est potentiellement destructeur des intérêts agricoles vitaux de la France.

La démarche de l’Ecole de Guerre économique (EGE) est d’ouvrir le débat sur une question stratégique à savoir l’ouverture du marché commun aux produits agricoles ukrainiens.

L’utilisation de pratiques déloyales des agro-industries ukrainiennes 

L’Ukraine est un concurrent direct de la France sur les marchés céréaliers (blé, maïs) et oléoprotéagineux (colza, tournesol). Au même titre que la France, elle dispose de grandes surfaces arables, à l’exception près que l’ouest du pays se compose de tchernoziom qui sont des terres noires extrêmement fertiles, et nécessitent un apport réduit d’azote et d’engrais chimiques. Moins il y a d’épandages chimiques à faire, plus le coût de production diminue. De plus, le coût de la main d’œuvre est extrêmement réduit et donne un avantage économique très important à l’Ukraine : il faut compter en moyenne entre 200 et 300 euros mensuels de salaire pour un ouvrier agricole, contre plus de 1500 euros brut en France hors charges. Enfin, le coût de l’énergie est bien moins cher en Ukraine et les exigences environnementales y sont aussi plus faibles. Les coûts de production ukrainien sont donc plus faibles qu’en France.

Depuis juin 2022, les produits agricoles en provenance d’Ukraine sont exemptés de droits de douane et peuvent circuler librement sur le marché européen. Désormais, 60 % des exportations agricoles ukrainiennes sont destinées à l’UE, contre 32 % avant l’invasion russe. Dans un premier temps, les productions se sont déversées dans les pays limitrophes de l’Ukraine, ce qui a provoqué une chute drastique des cours locaux et a asphyxié économiquement les agriculteurs locaux. L’UE a débloqué des fonds d’urgence pour soutenir les agricultures d’Europe de l’Est, et a accepté que quatre de ces pays soient exemptés d’importer quatre produits ukrainiens (blé, maïs, colza, tournesol), à condition qu’ils en n’empêchent pas le transit. De fait, la France doit importer davantage de ces produits sur son marché intérieur.

La majorité des exportations ukrainiennes repose sur les grands groupes agricoles. Ils sont, détenus par des oligarques ou des étrangers, baignent dans les scandales de corruption, de prise illégale d’intérêts, et d’affaires criminelles en tout genre. Ces groupes accaparent la majorité des subventions agricoles ukrainiennes et des aides de soutien à l’agriculture depuis de début de la guerre, mais adoptent des stratégies d’évasion fiscale et de contournement du droit local . Ainsi, en soutenant l’agriculture ukrainienne, la France prend le risque de fragiliser ses exploitations agricoles qui ne font que quelques dizaines d’hectares en moyenne, face à des grands groupes ukrainiens qui représentent plusieurs centaines de milliers d’hectares et qui ne jouent pas avec les mêmes règles. Rien ne permet de penser que les agriculteurs français puissent rivaliser face à ses géants agricoles. Et c’est d’autant plus vrai que cette nouvelle concurrence est soupçonnée d’être très souvent sans foi ni loi.

Les grands groupes agricoles ukrainiens sont à l’origine de la destruction de petits agriculteurs en Ukraine, mais ce peut aussi être le cas hors de l’Ukraine. En soutenant l’agriculture ukrainienne, la France fait le choix d’exposer ses agriculteurs à une concurrence déséquilibrée vis-à-vis de l’Ukraine. Il est d’autant plus important de mettre l’accent sur ce risque tant bien même que ce sont ces grands groupes qui exportent la grande majorité des produits agricoles ukrainiens.

La non-réciprocité des normes sanitaires 

Depuis 2014, Bruxelles et Kiev ont opéré un rapprochement agricole. Les deux parties ont, en outre, signé un accord en 2014 devenu effectif en 2017, le DCFTA, qui vise à aligner l’agriculture ukrainienne sur les standards européens en vue d’un rapprochement économique des deux marchés. Cette amélioration de la qualité des produits ukrainiens fut une condition nécessaire pour l’obtention de prêts de la Banque Européenne pour la Reconstructions et le Développement (BERD) et de la Banque Européenne d’Investissement (BEI).

Toutefois, 10 ans après, et bien que l’Ukraine soit officiellement candidate à l’UE, la conformité sanitaire des produits agricoles ukrainiens pose toujours de nombreuses questions. L’UE reconnaît elle-même dans un rapport relatif à l’adhésion de l’Ukraine que l’Ukraine est encore très loin d’être alignée sur les normes européennes sanitaires, vétérinaires et de conformité.

Ces dernières années, il a été dénombré de nombreux scandales relatifs à la qualité des produits laitiers. Plusieurs entreprises dans les activités de production et transformation de lait, de lait en poudre, de beurre, de fromage et de glace ont écopé d’amendes au motif que les produits qu’ils fabriquaient étaient contrefaits. En effet, ces entreprises ajoutaient, et probablement, ajoutent toujours des substances au lait pour augmenter les volumes, et donc les quantités des aliments dérivés produits.

La question de la sécurité sanitaire peut être étendue à de nombreux secteurs alimentaires, dont la volaille. En 2022, l’Union européenne a supprimé les droits de douanes sur les importations de poulets. Depuis, les volumes de poulets ukraininens commercialisés dans les rayons français ont triplé. Pourtant, même si l’UE exige que l’Ukraine soit alignée sur les normes européennes pour exporter dans l’espace économique européen, ces dernières ne sont pas respectées. L’Ukraine, l’UE et les Etats-Unis le reconnaissent ouvertement. En juin 2023, Kiev affirmait ne respecter que 81 des 242 exigences européennes relatives à la sécurité alimentaire, aux phytosanitaires et aux conditions d’élevage, soit à peine 33 %. Le respect de ces normes va même probablement régresser avec la guerre. A titre d’exemple, les coupures d’électricité se font plus fréquentes et peuvent casser la chaîne du froid de certains produits alimentaires. Au nom de la solidarité, l’UE n’a pas hésité à renier les principes de sécurité alimentaire des concitoyens et à affaiblir des agriculteurs qui doivent respecter un cahier des charges de production très lourd. La situation n’est pas meilleure sur les œufs dont les importations ont quadruplé depuis 2022. La non conformité normative de certains produits ne pose visiblement pas problème à certains opérateurs économiques qui vendent des œufs étiquetés comme étant non conformes aux normes européennes.

Plusieurs députés européens ont alerté sur la situation, mais la Commission est restée impassible et à confirmé son soutien à l’Ukraine. On peut se demander si Bruxelles ne tient pas un double discours. Une telle ambiguïté menace directement la sécurité des consommateurs et la pérennité des agricultures de l’UE. Notons au passage que la non conformité sanitaire des produits agricoles ukrainien permet de réduire les coûts de production et de concurrencer frontalement et brutalement les produits agricoles français, qui eux, respectent les cahiers des charges européens.

La solidarité européenne de l’Ukraine, même contre le gré de certains gouvernements et du monde agricole, justifie-t-elle véritablement de sacrifier certaines de nos filières dont la filière du poulet français, et de mettre en danger la santé du consommateur, en encourageant la vente d’aliments de moins bonne qualité et qui ne respectent pas les standards européens ?

Entre Bruxelles et Kiev, des stratégies agricoles en confrontation

Au-delà des normes sanitaires, l’agriculture européenne est une des plus strictes et des plus encadrées au monde en matière environnementale, ce qui est loin d’être le cas de l’agriculture ukrainienne. Manifestement, l’environnement n’est pas une priorité du gouvernement ukrainien.

Dans le cadre du Pacte vert européen, l’UE a décidé de transformer structurellement son agriculture en opérant un rapprochement entre le producteur et le consommateur dans le cadre de circuits-courts (Farm to Fork Strategy). L’objectif de l’UE est de transformer et de verdir les pratiques agricoles européennes, la distribution et la consommation pour atteindre les objectifs de neutralité carbone d’ici 2050. Cette ambition environnementale est aujourd’hui remise en question par les contestations des agriculteurs dans toute l’Europe.

La convergence des agricultures européenne et ukrainienne laisse transparaître un paradoxe saillant. Là où l’UE mise sur une agriculture durable et locale, l’Ukraine s’oriente vers une agriculture intensive et très mondialisée. Les récentes réformes agricoles et le plan stratégique pour l’agriculture ukrainienne dévoilé en juillet 2023 montrent que la dynamique dans laquelle va s’inscrire le pays est très différente de celle de l’UE. En effet, Kiev souhaite redynamiser son modèle agricole par une démarche intensive et productiviste en investissant près de 57 milliards de dollars et en s’associant avec des grands groupes agricoles et agro-alimentaires, majoritairement américains. Cet investissement équivaut à près de 10 fois le budget annuel français du ministère de l’agriculture.

Dans ce contexte, il paraît inconcevable que l’Ukraine adopte une gestion durable des terres agricoles comme elle a été définie par l’UE. Le dernier plan ukrainien pour une gestion durable des terres remonte à 2008, et les objectifs fixés n’ont pas été atteints. Depuis, la question de la qualité des sols n’est plus évoquée par le gouvernement.

L’Ukraine, par sa politique et sa stratégie économique, soutient un modèle intensif, destructeur des terres les plus fertiles du monde. Des rapports alertent à ce sujet. La forte proportion de terres arables associée à un modèle de monoculture intensive, ne permet pas la rotation des cultures et la régénération des sols. Cette dynamique ne fait que se renforcer, car entre 2017 et 2020, les monocultures ont crû de 6 à 9 % dans les régions des terres noires. L’UE pointe du doigt la mauvaise gestion des pesticides : Kiev a de gros efforts à faire en la matière afin de réduire la concentration des résidus dans l’alimentation et limiter les dommages sur l’eau et la biodiversité.

L’agriculture ukrainienne ne s’inscrit aucunement dans une logique de durabilité. Les objectifs environnementaux européens sont en opposition complète face au modèle ukrainien. Là où l’UE impose 25 % de surfaces en agriculture biologique d’ici 2030, elle n’en demande que 3 % à l’Ukraine. Comment est-ce possible de tolérer que deux agricultures soient en concurrence directe sur un même marché alors qu’elles ne jouent pas avec les mêmes règles ? Le problème ne peut être qu’amplifier pour la France qui a une politique environnementale plus stricte que celle imposée par l’Union européenne. Les écarts sont accentués au détriment des agriculteurs français. C’est par exemple le cas avec l’interdiction de tous les néonicotinoïdes qui a affaibli structurellement la filière du sucre alors que la France dominait le marché européen. Il en est de même pour le glyphosate. Alors, comment la France pourrait-elle faire face à une concurrence environnementale qui risque d’être de plus en plus déloyale ?

En soutenant l’Ukraine, la France soutient un modèle intensif, productiviste, destructeur des terres et de la biodiversité ; alors qu’elle condamne ce même modèle sur son territoire et impose les réglementations très strictes à ces agriculteurs. La France souhaite-t-elle vraiment affaiblir son agriculture en quête de durabilité, au profit d’une agriculture destructrice de l’environnement ?

Faire entrer le loup dans la bergerie !

Alors que les crises agricoles se succèdent en France et que les capacités de résilience des nos agriculteurs sont mises à rude épreuve, la solidarité vis-à-vis de l’Ukraine pourrait avoir des conséquences structurelles sur la pérennité, la compétitivité et la capacité de production des exploitations agricoles françaises et européennes. Tolérer l’importation de produits agricoles qui ne respectent pas les réglementations sanitaires et environnementales européennes, ainsi que les principes de concurrence loyale, risquerait d’affaiblir durablement le potentiel de notre agriculture déjà fortement déstabilisée.

Aujourd’hui, ce sont les importations des produits agricoles ukrainiens qui menacent la stabilité de notre agriculture française, demain ce seront peut-être celles en provenance du Mercosur, d’Amérique du nord ou de l’Indo-Pacifique. L’agriculture est vitale pour la France et les Français. Les intérêts agricoles français doivent être la priorité face à toute concession qui pourrait être faite, quelle que soit sa nature.

Une tribune de Christian Harbulot, directeur de l’EGE et du CR451

& d’Etienne Lombardot, étudiant à AgroParisTech et à l’EGE

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