Vous pensiez tout savoir de Wikipédia ? « La Face cachée de Wikipédia », dernier ouvrage de Victor Lefebvre, journaliste, et Michel Sandrin, ancien contributeur de la plateforme, va vous démontrer le contraire. Ce livre-enquête s’attache à décrypter la Genèse, les rouages opérationnels, les consensus communautaires et les hiérarchies informelles de cette encyclopédie en ligne. Un texte incontournable pour tout professionnel de l’influence qui voudrait l’exploiter. Recension.
Bien sûr, le monde de l’intelligence économique, et plus spécifiquement celui de l’influence, est depuis quelques années sensibilisé aux enjeux informationnels de Wikipédia. Pourtant, dans un cadre opérationnel, l’approche reste souvent artisanale, parcellaire, voire inappropriée. De facto, rares sont les agences à disposer d’une capacité autonome d’action sur la plate-forme. Pire, elle reste associée à une image de médiocrité sur le fond. Non, Wikipédia n’est pas une plateforme bas de gamme, fruit des modifications aléatoires du tout-venant. Un « snobisme intellectuel », pour reprendre l’expression des auteurs, qui a pu mener plus d’un professionnel à des impasses opérationnelles désagréables.
Le fonctionnement de cette encyclopédie est beaucoup plus cryptique qu’il n’y paraît pour le non-initié. In fine, le principal écueil à une utilisation rationnelle est le déficit de connaissance de son fonctionnement interne. D’où l’intérêt de cet ouvrage qui combine une approche exhaustive et en profondeur afin de comprendre les us et processus de cette petite république numérique.
Acteur prépondérant et incontournable
Pour ceux qui en doutaient encore : Wikipédia, c’est fiable. C’est la principale raison qui fonde son utilité. Les auteurs insistent bien sur ce point : l’encyclopédie en ligne ne se trompe pas plus que ses homologues. Sa spécificité ? À rebours des autres encyclopédies, papier ou en ligne, Wikipédia repose sur un modèle de contrôle a posteriori de l’information. Un modèle collaboratif qui fait précisément toute son originalité, son attrait et in fine son succès.
Ce caractère collégial, collaboratif et surtout liquide donne en effet un avantage compétitif énorme à cette encyclopédie. Comme l’exposent les auteurs, Wikipédia a brisé le dos à sa concurrence. Depuis le XVIIIe siècle, les encyclopédies reposaient sur un modèle de vérification de l’information « a priori ». Un système garantissant la rigueur « scientifique » mais par nature moins agile. On apprend donc, au fil de la lecture, qu’à l’instar de Nupedia ou de l’Encyclopædia Universalis, que Wikipédia a littéralement assassiné sa concurrence en s’assurant un monopole. Et lequel !
À ce stade, on rétorquera que le modèle de Wikipédia prête le flanc à toutes les dérives informationnelles. Un risque jugulé en amont par les bots qui y circulent en permanence. Ils suppriment les contenus loufoques et purgent les fakes news grossières. Une action cruciale qui permet alors aux collaborateurs humains de s’assurer de la qualité « fondamentale » des articles.
Aujourd’hui, l’influence de Wikipédia est écrasante. Prodigue en statistiques, l’ouvrage précise que, juste dans sa sphère francophone, la plate-forme pèse pour une trentaine de millions de visites mensuelles et 19 000 contributeurs réguliers, dont 5 000 très actifs. À l’échelle mondiale, l’audience monte à 500 millions de visiteurs. C’est tout simplement la source tertiaire la plus puissante du monde. L’émergence des IA générative n’y change rien : puisque Wikipédia leur sert de toute façon de base de données.
Un outil d’influence exigeant
Fort de ce constat, tout acteur souhaitant lisser ou optimiser son image publique doit passer par la case Wikipédia. Selon Victor Lefebvre, il s’agit d’une réalité bien connue des contributeurs de la plateforme. Compte à usage uniques (CAOU), comptes infiltrés, etc, sont autant de tentatives d’entreprises, de personnalités politiques ou d’ONG de disséminer leurs narratifs sur la plate-forme. Ils font l’objet d’une véritable chasse par les « Wikipédiens ».
Ces acteurs « inauthentiques » sont parfois pris la main dans le sac et bannis. Leur identification est généralement due à leur mauvaise maitrise des normes de contribution, l’orientation trop explicite de leurs ajouts, ou bien parce que leur activité se concentre généralement sur un nombre réduit de pages. Pour peu que ces dernières soient polémiques ou sensibles : la détection est rapide.
Un chapitre retrace ainsi, entre autres exemples savoureux, la mésaventure d’un collaborateur de Marlène Schiappa, qui, quelques années auparavant, avait opéré une reprise partielle de la page de l’ex-ministre déléguée à la Citoyenneté. Non seulement les contenus ajoutés étaient très orientés, mais assumés ouvertement comme tels ! Toujours dans un registre politique, un compte ancien et influent de Wikipédia avait été identifié comme menant une campagne d’influence pour le compte de la campagne d’Éric Zemmour. Il avait mis en place pour se faire une véritable ferme à correcteurs. On pourrait aussi citer d’autres tentatives, naïves et condescendantes, au sein d’agences d’affaires publiques réputées….
Qui traque ces « infiltrations » ? La tâche en incombe aux « surveillants » de Wikipédia : patrouilleurs, administrateurs, vérificateurs d’identité, etc. Ils forment la colonne vertébrale opérationnelle de l’encyclopédie. C’est un écosystème complexe, mais décrypté avec clarté et précision par « La face cachée de Wikipédia ». C’est une élite informelle qui veille au respect des règles de la communauté des contributeurs, arbitre les débats, décide des votes sur les pages contestées, punit le vandalisme et tente de débusquer les opérations de lobbying.
Au fil de la lecture, on apprend que ce noyau dur est composé, sur le Wikipédia francophone, d’environ 150 individus. Pour bien comprendre leur poids, il faut le mettre en balance avec les 19 000 contributeurs [francophones] de l’Encyclopédie. Sur ce total, seuls 5 000 comptent plus de cinq modifications par mois ; et moins de 1 000 contributeurs comptent plus de 100 modifications par mois.
L’information circule donc rapidement dans un écosystème in fine assez restreint. Si les nœuds influents y sont vite repérables, force est aussi de constater qu’ils forment une oligarchie restreinte, mue par un fort entre-soi et en mesure d’impulser ses standards, voire son idéologie, majoritairement d’extrême-gauche comme le soulignent les auteurs. Wikipédia est-elle alors imprenable ? Pas exactement. Aucun administrateur ou patrouilleur n’est indéboulonnable. Par exemple, on apprend que pendant 10 ans le Wikipédia croate est resté « sous le contrôle » de nationalistes d’extrême-droite. Ils ont fini par être évincés.
Il y a donc de facto des espaces pour des acteurs qui voudraient s’y investir. Comme le rappelle un consultant en intelligence économique anonyme, cité dans le livre, agir sur Wikipédia est possible et nécessaire. Mais pas sans une approche rigoureuse, planifiée et prudente.
Manœuvrer à travers les consensus communautaires
Pour arriver à ses fins sur la plateforme, il importe donc de s’ancrer de façon naturelle dans son écosystème et y gagner en légitimité. Tout aussi importante est la prise en compte de l’endogamie idéologique qui y règne, en tout cas dans le noyau dur.
Tout acteur qui se risquera sur Wikipédia doit donc tabler non pas seulement sur un respect superficiel des règles de contribution, mais bien s’ancrer de manière naturelle dans l’écosystème et y gagner en légitimité et éviter de heurter les consensus politiques qui y infusent. Si cette réalité est commentée depuis quelques années, la « Face cachée de Wikipédia », est le premier à en explorer les coulisses et surtout, les contradictions.
Bien sûr, le militantisme est proscrit par la plateforme, mais la teneur des débats sur les forums de contributeurs révèle clairement l’alignement idéologique de la majorité. Les auteurs pointent ainsi les doubles standard dans le traitement des personnalités exposées en fonction de leur alignement à droite ou à gauche. Ces dernières y bénéficient d’un traitement plus neutre et nuancé. Plus caractéristique encore, aucune source à droite du Figaro n’est considérée comme recevable.
Ce consensus communautaire a permis un temps un entrisme prononcé de militants LGBT ou décoloniaux. Toutefois, leur radicalité les a conduits enfreindre plusieurs règles fondamentales de l’encyclopédie, provoquant en définitive leur rejet. Preuve que malgré tout, la règle prime sur le militantisme.
Cette nébuleuse idéologique doit être bien comprise par le professionnel de l’influence. De facto, la nature de la clientèle (entreprise multinationale, gouvernement, personnalité politique, etc) expose plus leur page que la moyenne. Toute modification doit donc y être réputée suspecte. D’où la nécessité de ciseler précisément les narratifs et de diluer les actions par d’autres contributions.
Pierre d’Herbès