Le protectionnisme vert, quand l’Union européenne moralise le commerce du bois

La planète, l’Union européenne (UE) a déployé une série de réformes environnementales qui redessinent  subtilement les équilibres économiques mondiaux. À travers la European Timber Regulation (EUTR), adoptée en 2010, l’UE impose ses standards de légalité et de traçabilité au commerce du bois. Présentée comme un outil de lutte contre la déforestation, cette réglementation agit aussi comme un puissant levier d’influence économique. Ce processus consiste à transformer  un discours moral en instrument de régulation commerciale.

L’UE au coeur de l’écologie mondiale

Depuis le début des années 2000, l’Union européenne cherche à s’imposer comme un modèle mondial de gouvernance écologique. En combinant régulation, commerce et valeurs morales, elle promeut l’idée d’un marché fondé sur la responsabilité et la durabilité. L’adoption en mai 2003 du Forest Law Enforcement, Governance and Trade (FLEGT) et, en mars 2013, du European Union Timber Regulation (EUTR) remplacé, en 2023, par le European Union Deforestation Regulation (EUDR) illustre parfaitement cette stratégie. Ces textes, censés empêcher l’importation de bois illégal, ont profondément transformé les chaînes d’approvisionnement mondiales. Derrière l’objectif affiché de protection des forêts se dessine toutefois une autre dynamique : celle d’un pouvoir normatif européen qui, au nom de l’éthique, redéfinit les règles du commerce international.
Ces multiples enjeux poussent ainsi la question de l’acceptabilité : comment l’Union Européenne justifie-t-elle des mesures protectionnistes par le biais d’un narratif éthique ?

L’EUTR, une réforme économico-morale

Adoptée en 2010 et en vigueur depuis mars 2013, l’European Timber Regulation (EUTR) vise à empêcher l’entrée sur le marché européen de bois issu d’exploitations illégales. Elle impose aux importateurs et transformateurs de s’assurer de l’origine et de la traçabilité de leurs achats par une due diligence. Ce règlement s’inscrit dans le cadre de l’initiative FLEGT qui associe commerce et gouvernance forestière. L’EUTR est présentée comme une mesure de lutte contre la déforestation. Dans les faits, elle a également restructuré les échanges internationaux du bois, en favorisant les acteurs capables de répondre aux normes européennes et consolidant ainsi le marché intérieur du bois responsable.

Officiellement, l’Union européenne présente l’EUTR comme un outil de protection des forêts et de promotion d’un commerce du bois éthique. La Commission européenne affirme que le règlement vise à « lutter contre une exploitation illégale des forêts ». En 2013, le commissaire à l’Environnement Janez Potočnik résumait cette ambition : « Les consommateurs européens doivent pouvoir acheter du bois sans détruire les forêts du monde ». Le Parlement européen précisait qu’il s’agissait d’un acte de responsabilité pour protéger à la fois la planète et les entreprises européennes respectueuses des règles de respect de l’environnement.

Derrière cette rhétorique éthique, l’Union européenne poursuit des objectifs bien plus stratégiques. L’imposition de normes et de certifications strictes favorise les acteurs européens déjà bien structurés, capables de supporter la lourdeur administrative et technique de l’EUTR. Au-delà de l’argument de la durabilité, l’Union consolide ainsi son marché intérieur et renforce son pouvoir normatif. Son objectif est de définir les conditions d’accès au commerce mondial au nom de principes éthiques.

Un narratif vert pour une mesure grise

Afin de favoriser l’adhésion à  ce type de décisions, l’Union européenne a développé tout un répertoire lexical puisé dans le registre de l’éthique. Cet ensemble d’expressions participe à la construction d’un narratif de « l’ennemi commun », selon lequel il serait nécessaire de protéger la biodiversité et de lutter contre la déforestation. Des termes tels que « responsable », « durable », « traçable », « légal », « propre », « équitable », « éthique » ou « transparent » ont le pouvoir de faciliter l’adhésion du plus grand nombre grâce à leur connotation positive et inclusive.

Dans les documents officiels consacrés à l’EUTR, les institutions européennes utilisent de manière récurrente des termes associés à la responsabilité et à la vertu réglementaire. Dans la même tonalité, les textes législatifs et les supports techniques, tels que le site internet référent des licences FLEGT,  insistent sur la nécessité des due diligence, transférant de ce fait la responsabilité aux échelons  supérieurs de la chaîne d’approvisionnement. Cette idée de gestion raisonnée du bois sur le marché contribue à façonner un discours où la régulation est associée au bon sens, à la vertu et à la conformité éthique.

L’ensemble de ce dispositif porte le bois illégal en ennemi commun. Il est présenté comme un fléau associant corruption, déforestation et criminalité. Cette mobilisation autour d’une cause éthique permet à l’Union Européenne de faire passer des choix commerciaux pour des nécessités morales. Cette binarité porte en elle une évidence dans la prise de décision : ne pas accepter la mesure, c’est accepter la déforestation. L’adhésion au règlement n’est plus une question de commerce, mais de conscience éthique.

Pour diffuser ce récit, l’Union a soigneusement activé des vecteurs locaux capables de traduire son discours à différents niveaux. Les fédérations professionnelles, comme la Fédération Nationale du Bois en France, ont relayé le message dans leurs publications et formations, transformant les orientations politiques en directives techniques. Les ONG environnementales, ont amplifié le récit à travers leurs campagnes, consolidant donc la légitimité morale du dispositif. Enfin, les grandes entreprises de la filière, par leurs poids économique, ont fait résonner le message de l’Union en insistant sur les aspects les plus valorisants pour elles : la traçabilité et la légalité de leurs chaînes d’approvisionnement.

Au bout de cette chaîne se trouve le consommateur, devenu lui aussi un acteur central du dispositif. Le narratif européen l’érige en protecteur des forêts : son action  devient un geste pour la planète. Ce déplacement de responsabilité relie directement les politiques publiques au comportement individuel, et ancre implicitement la norme européenne dans la vie quotidienne. En valorisant l’idée que chaque consommateur participe à la lutte contre la déforestation, l’Union fonde sa régulation sur une morale participative qui rend la conformité attractive .

Ce vocabulaire connoté positivement crée un ennemi indiscutable et crée un relai, un transfert symbolique de la responsabilité vers le consommateur. Le bois responsable devient un label économique mais aussi un outil d’influence culturel; le symbole du leadership vert européen.

Les conséquences d’un narratif acceptable

La mise en place de ce narratif a permis à l’Union Européenne de faire accepter la réforme de manière rapide et discrète. Présentées comme une nécessité de justice environnementale, ces mesures cachent en réalité une contrainte commerciale. Ces nouvelles régulations et restrictions ont forcé les entreprises étrangères à résumer le débat au simple choix; pour ou contre la déforestation.

Cette responsabilité partagée entre entreprises et consommateurs a étouffé toute velléité de  contestation. Une entreprise exprimant des réserves risquait d’être accusée de privilégier le profit au détriment de l’environnement, tandis qu’un individu isolé s’exposait publiquement comme complice de la destruction des forêts. Dans l’espace public, aucun détracteur de la mesure ne pouvait se présenter sans subir de conséquences réputationnelles et médiatiques. Seules quelques PME importatrices ou sociétés spécialisées ont formulé des critiques, mais leur poids limité dans le débat public a rendu ces oppositions quasi inaudibles. Le résultat est un taux d’adhésion élevé, davantage lié à la force du narratif qu’à une réelle appropriation technique du dispositif. 

Sur la scène internationale, l’impact de l’EUTR est plus contrasté. La perception de l’Union européenne a été profondément modifiée, le texte étant souvent perçu comme une barrière non tarifaire déguisée par plusieurs pays asiatiques. L’imposition de standards européens et plus largement occidentaux à des États dont les structures économiques ne sont pas adaptées a été perçue comme une mesure agressive. Certains pays, comme l’Indonésie, ont accepté d’entrer dans le cadre du plan FLEGT pour conserver leur accès au marché européen, tandis que d’autres y ont vu une atteinte à leur souveraineté économique. Cette asymétrie a renforcé l’image d’une Europe normative, s’arrogeant le droit de définir seule les critères du commerce responsable.

Cette mesure a progressivement écarté les acteurs étrangers de plus petite taille, incapables de se conformer aux standards européens face à des audits de plus en plus exigeants. Le marché européen représente une partie conséquente du chiffre d’affaires de nombreuses entreprises. L’augmentation des coûts de conformité par l’Union Européenne force des entreprises à se mettre aux normes tout en les écrasant financièrement. C’est ainsi que de nombreuses entreprises ont dû mettre la clé sous la porte.

Le rapport JRC mesure l’impact de l’EUTR depuis son entrée en vigueur. Ce dernier aurait entraîné une contraction importante des importations de bois tropicaux liée à l’augmentation de leurs prix située entre 4% et 83% selon les flux. Ces prix ont naturellement créé une baisse importante des volumes d’importation, notamment française et allemande en provenance du Cameroun et du Ghana. Cette hausse des prix est causée par une baisse rapide de l’offre pour une demande toujours aussi conséquente. Cette chute de l’offre s’explique par une disparition des acteurs plus modestes, incapable de prouver l’origine licite de leurs exploitations sans faire exploser leurs coûts de mise à niveau. Ce rapport souligne aussi que la majorité des flux tropicaux suivent cette tendance. Les acheteurs européens se conforment donc pour la majorité aux  contraintes de conformité de l’Union Européenne.

La transformation d’un besoin en narratif propre

La conversion d’une régulation commerciale en cause éthique, illustre l’efficacité du soft power vert de l’Union européenne. L’EUTR, en apparence simple outil de lutte contre la déforestation, a façonné un nouveau modèle d’influence : celui du protectionnisme éthique.

En liant commerce et moral, l’Europe a imposé ses standards sans recours à la contrainte. C’est par le pouvoir de la  narration, celui du consommateur responsable et du producteur vertueux, que l’Union a permis cette réussite. Cette capacité à conférer une portée morale à l’économie internationale révèle l’émergence d’un nouveau type de puissance : celle qui régule par les valeurs.

Mais cette influence a un coût. Derrière le discours universel, elle révèle des déséquilibres persistants entre un Nord normateur et un Sud contraint, entre morale affichée et intérêts économiques. La question reste ouverte : jusqu’où l’Europe peut-elle défendre la planète sans défendre d’abord son propre marché ?

 

Pour le club Influence AEGE

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