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Identifier une source d’informations suspecte : l’exemple concret de globaleuronews.com

Le monde du renseignement, civil et militaire, évalue côte à côte l’information et sa « source ». Si le message et le messager sont évalués séparément lors du recueil, l’analyse va bien tenir compte des deux évaluations. Une information, aussi intéressante soit-elle, ne fait pas un renseignement : encore faut-il savoir déjà comment et par qui elle a été obtenue avant de la recouper. Il en va de même pour l’information « médias » au sens large sur internet : il est nécessaire de connaître les caractéristiques de sa source d’informations et de comprendre ses « intentions » ou a minima ses origines, sauf à vouloir prendre le risque de relayer n’importe quoi. Illustration sur ce sujet avec un exemple réel : le site d’information globaleuronews.com.

« Qui parle » ?

Internet fourmille de sites internet et de médias d’information (voire de « réinformation »). Mais cette abondance des sources cache évidemment de grandes disparités, non seulement en termes de qualités des informations mais aussi, plus pragmatiquement, en termes d’intentions des propriétaires de ces médias. D’où la nécessité non seulement de vérifier les faits fournis (c’est-à-dire, le plus souvent, recouper l’information ou remonter à une source primaire « officielle » et/ou reconnue) mais aussi de comprendre qui est le « messager » et quelles sont ses intentions.

Au-delà de son activité de bots et de trolling sur les réseaux sociaux, la Russie est aussi à l’origine d’un nombre important de sites internet d’informations, qui vont véhiculer les narratifs du Kremlin. L’objet n’est pas tant la visibilité des sites et des articles en question que la saturation de l’espace informationnel d’articles multiples et d’origine variées répétant le même message. Ce procédé de multiplication des sources permet de donner l’illusion du recoupement : si dix sites différents me donnent la même information, je vais être tenté de penser cette information crédible. Mais si je parviens à déterminer que les dix sites en question sont des sites de désinformation russe, la chose paraîtra tout de suite moins crédible.

C’est là que l’internaute lambda se heurte à une difficulté récurrente : comment savoir qui se trouve derrière certains sites d’informations, sachant en plus qu’une bonne partie des internautes ne lisent pas les articles qu’ils relaient au-delà du titre, déjà ? Les services russes en charge de la désinformation se donnent du mal pour camoufler leurs traces, mais il reste possible de récupérer certains indices.

C’est l’objet de ce cas concret avec le site globaleuronews.com dont la teneur des articles ne laisse guère de doutes sur ses penchants. Mais il faut aller au-delà de l’impression et du « sentiment du capteur » pour trouver des éléments objectifs permettant de déterminer les origines de ce média. Comment faire ? L’idéal serait bien sûr de trouver un rapport direct avec la Russie, un « smoking (Makarov) gun », mais le site ne compte pas nous faciliter la tâche sur ce point. En réalité, tout est fait pour qu’il ne soit pas possible de savoir qui paie les factures pour ce site, sachant que l’entretien et l’alimentation d’un seul site internet coûte au minimum plusieurs milliers d’euros par an.

Le « contenant »

Qui, quoi : les mentions légales

En termes de référencement et d’identité perçue, le nom du site et son URL donnent déjà des informations. Dans notre cas de figure, on peut soupçonner une volonté de parasitisme de marque avec Euronews.com, média d’information reconnu et tout à fait légitime. Il est fort probable que celui qui a choisi ce nom de domaine espère générer amalgame et confusion dans l’esprit de l’internaute peu attentif entre ce site et un média reconnu. Mais la ressemblance s’arrête là.

Pour essayer de savoir qui est derrière ce site, le premier réflexe est d’aller regarder les mentions légales… Sauf qu’il n’en y a pas, à peine une page « About us » avec seulement une adresse mail de contact : editor@globaleuronews.com. Cette page nous donne aussi l’identité des personnes composant la « rédaction ». Curieusement, la présentation est en fait une seule image, rien de cliquable et très peu d’informations au-delà de quatre noms et 4 photos portrait.

Les recherches sur les différents noms fournis ne donnent rien : on en trouve aucune occurrence d’un « Stefan Becker, editor-in-chief » sur internet (idem pour les autres) et les recherches inversées sur les photos ne donnent rien non plus. A noter en plus que dans les archives, on remarquera que la version 2020 de l’équipe de rédaction était déjà rigoureusement identique. La même équipe 4 ans aux mêmes postes est une éventualité assez improbable dans la presse internet.

Hormis l’adresse mail générique fournie, il n’y a donc aucun moyen de contacter ce site, ni même de savoir s’il y a bien un humain quelque part (les sites gérés entièrement par IA étant de plus en plus fréquents). De plus, sur cette page sommaire, les liens vers les réseaux sociaux « occidentaux » ne fonctionnent pas en dépit des boutons affichés. Seul le lien vers la chaine Telegram mène quelque part.

En résumé, le site ne donne volontairement aucune information permettant d’identifier ses propriétaires. C’est là un manque particulièrement problématique car pour tout site d’information, dans l’immense majorité des pays, et en particulier en Europe, il est obligatoire de mentionner l’identité de la société ou des personnes propriétaires de médias. En France, il est même obligatoire de faire figurer le directeur de la publication, qui porte la responsabilité pénale de la publication : l’article 93-2 de la loi de 1982 a été modifiée à l’alinéa 1 selon lequel : « tout service de communication au public par voie électronique est tenu d’avoir un directeur de publication ».

Où, comment : le registraire de nom de domaine

Sur un plan plus technique, l’étape suivante consiste à vérifier le registar, c’est-à-dire l’enregistrement technique du site et du nom de domaine, via des outils librement accessibles de type Whois. Sans surprise, ce site est sous registar anonyme, c’est-à-dire que nous n’avons accès qu’à certaines informations sur l’intermédiaire qui a enregistré le site. Cela ne signifie pas forcément grand-chose en soi, car c’est le cas de la plupart des sites. On a tout de même droit à quelques infos sur le site et celui qui a enregistré le site :

  • Creation Date: 2020-05-22
  • Registrar: Regional Network Information Center, JSC dba RU-CENTER
  • Registrant City: Moscow
  • Registrant Country: RU

La seule IP identifiée liée à ce site renvoie bien en Russie et plus précisément à Moscou. Ces informations ne sont pas forcément significatives non plus : elles nous apprennent simplement que le propriétaire du site est passé par un service d’enregistrement, un intermédiaire, très probablement situé à Moscou. Sur le même serveur de noms de domaine que notre site, on trouve d’ailleurs une majorité de sites en .ru, mais aussi un site jumeau, destiné manifestement à une audience américaine : globalusanews.com. Point particulier : ce site met, lui, en avant une adresse physique aux Etats-Unis (76 Varick Street, New York, NY, 10013), adresse qui est celle … d’un terrain vague, d’un chantier ou d’un stand vendeur de sapins de Noël, d’après Google Earth avec des photos de 2020 à 2023. Étrange pour un média (re)créé en 2020 lui aussi.

Ces dernières informations ne sont pas sans valeur, mais restent des « signaux faibles » ; cela ne prouve pas que le commanditaire ou le propriétaire du site est russe. En revanche, l’absence d’un point de contact physique quelconque est nettement plus problématique en termes de crédibilité du site : seuls les sites relais de désinformation (et bien décidés à la laisser en ligne) prennent la peine de couper toutes les pistes permettant d’identifier qui que ce soit qui pourrait être poursuivi.

Le contenu

Des publications orientées et postérieures à l’invasion de l’Ukraine

Les éléments techniques et d’environnement du site permettent déjà d’avoir de sérieux doutes sur la crédibilité et la sincérité de ce site. Mais que nous dit son contenu ? Il suffit de parcourir un échantillon de titres d’articles pour comprendre que la ligne éditoriale est clairement prorusse. Mais voilà, ce n’est pas interdit. Surtout, si les informations et les faits rapportés sont exacts, ce n’est pas répréhensible. Sauf qu’on trouve tout de même des articles relevant clairement de la désinformation sur des sujets débunkés de longue date (ici ou ici), ou des articles citant des propagandistes du Kremlin connus, comme Douglas McGregor, Jacques Baud ou Xavier Moreau. Il y a manifestement beaucoup de contenus problématiques sur ce site, nouveau (gros) point faible.

Dans le détail, le site compte 272 pages d’articles. En tapant « Russia » dans la barre de recherches, 164 pages d’articles sortent (France 34 pages, USA 52 pages, Europe 84 pages et Ukraine… 130 pages). Pour un site censé traiter de sujets européens (d’après son nom au moins), il semble qu’il y a tout de même un fort tropisme pour les sujets Russo-ukrainiens. Il n’y a cependant aucun article sur l’Ukraine avant le 09 février 2022, et quelques dizaines d’articles seulement avant 2022 (alors que le site existe depuis 2020). De façon nettement plus surprenante, il n’y a quasiment aucun article en mars 2022, à part un article sur les crimes de guerre ukrainiens (une histoire de « boucliers humains » à Sumy) publié le 1er mars 2022. Les publications ne reprennent à un rythme normal qu’en avril 2022. Pourtant, en mars 2022, la guerre en Ukraine fait la une des médias du monde entier. Comment expliquer ce phénomène ?

Mars 2022, un mois de flottement pour les médias russes

Il s’agit ici de conjectures, mais cette rupture du tempo de publications peut être considérée comme un indice important de la nationalité des propriétaires du site. En effet le mois de mars 2022 est en Russie un mois de bouleversements médiatiques avec un certain nombre de lois nouvelles qui interdisent désormais certains sujets et imposent aux médias russe de « coller » à l’information de sources officielles russes. Pourquoi ? Parce que la réalité des opérations contredit le discours officiel : alors que la Russie distille depuis des années dans ses médias un storytelling sur une Ukraine qui serait vaincue en quelques jours ou même en quelques heures, la réalité du terrain en mars 2022 n’est pas celle-là.

Depuis la sortie prématurée du célèbre édito russe sur Ria Novosti le 26 février 2022, célébrant le « Nouveau monde Russe » (qui décrit une victoire éclair de la Russie en Ukraine en 48h, telle qu’elle était bien imaginée en Russie), le pouvoir russe a en effet promptement resserré son contrôle des médias et adapté le storytelling autour de « l’opération spéciale ». A ce titre, le mois de mars 2022 a clairement été un mois de flottement dans les médias russes, avant que les nouveaux éléments de langage ne soient imposés. Il serait logique de ce point de vue que l’infrastructure de propagande russe souterraine ait été mise en pause à ce moment, le temps de réécrire des contenus plus cohérents avec une situation qui n’évoluait pas comme prévu initialement. La propagande, c’est aussi de la logistique et des délais.

Faisceau d’indices convergents : de la source d’information crédible au média de désinformation

Au bilan, nous avons donc un site qui, derrière une vitrine européenne, semble clairement traiter surtout de sujets russo-ukrainiens, selon un angle très (voire exclusivement) favorable à la Russie. Tout semble être mis en œuvre pour tromper l’internaute sur l’identité réelle des personnes qui possèdent et alimentent ce site. Au-delà des patronymes à consonance anglo-saxonne d’une équipe de rédaction vraisemblablement fictive, les rares éléments techniques obtenus pointent vers la Russie. Le contenu du site est ainsi aussi déterminant que le contenant (les éléments objectifs d’identification probable) pour se faire une idée des personnes ou du pays derrière ce site.

Il est évidemment très compliqué d’avoir des certitudes absolues en la matière, sauf à disposer de moyens d’investigations techniques hors de portée de l’internaute lambda. Mais finalement, un sérieux « faisceau d’indices convergents », indique qu’il s’agit très fortement d’un média russe sous couverture, et donc d’un petit rouage de la gigantesque machine à désinformer russe. Pour reprendre la métaphore militaire utilisée en introduction, ce site est une source que l’on peut classer E (« Non fiable »), contenant des articles de classe 5 (« véracité improbable »). Cela étant dit, l’observation de ce genre de support reste intéressante pour les milieux du renseignement, puisque cela éclaire sur les axes de communication russes. Ces axes peuvent donner une idée de leur stratégie informationnelle globale, stratégie qui participe de leurs modes d’action hybrides contre les Occidentaux. C’est tout l’intérêt d’identifier et de caractériser ce genre de sites en amont.

Pierre-Marie Meunier

Pour aller plus loin :