Le calcul quantique attire les États et les investisseurs. Mais avant de tenir ses promesses, chaque machine doit être fabriquée avec des matériaux très purs, produits par peu d’acteurs et parfois par un seul. Ce risque industriel reste peu présent dans les analyses d’investissement. L’intelligence économique permet de le repérer à temps.
Un ordinateur classique traite l’information sous forme de bits, qui valent 0 ou 1. Un ordinateur quantique utilise des qubits, qui exploitent les lois de la matière à l’échelle de l’atome. Il ne remplacera pas nos ordinateurs. Il vise à régler certains problèmes que les machines actuelles ne savent pas résoudre en un temps raisonnable. Trois usages concentrent les attentes:
- La chimie et la santé. Simuler des molécules pour concevoir de nouveaux médicaments ou matériaux.
- La sécurité. À terme, un ordinateur quantique pourrait casser une partie du chiffrement, dit à clé publique, qui protège aujourd’hui les communications bancaires, diplomatiques et militaires. À l’inverse, les mêmes principes permettent de mieux sécuriser les communications.
- La mesure. Des capteurs d’une précision inédite, utiles à la défense comme à la navigation.
Le quantique est donc devenu un enjeu de souveraineté. Le pays qui maîtrisera ces technologies pourrait disposer d’un avantage durable, notamment en matière de sécurité. Celui qui en dépendra devra s’en remettre à d’autres. Les États-Unis, la Chine et l’Europe investissent donc pour passer du laboratoire à l’industrie. Adoptée en juillet 2025, la stratégie Quantum Europe de la Commission européenne vise ainsi à faire de l’Europe un acteur mondial de premier plan d’ici 2030, en renforçant son industrie et en sécurisant ses chaînes d’approvisionnement.
Or passer à l’industrie suppose de fabriquer ces machines, et donc de disposer des bons matériaux au bon moment. Le silicium 28, est un matériau clé pour certains ordinateurs quantiques. En mars 2025, l’entreprise américaine ASP Isotopes annonçait le démarrage de son usine d’enrichissement de silicium 28, à Koedoespoort, près de Pretoria, en Afrique du Sud. Les premières livraisons commerciales étaient attendues le trimestre suivant. En août 2026, elles n’avaient toujours pas commencé.
Pour un investisseur, la question devient concrète. Une entreprise quantique peut-elle tenir son calendrier si un matériau, un fournisseur spécialisé ou une usine indispensable vient à manquer ? Ce risque est moins visible que les performances, les brevets ou les perspectives commerciales. Il peut pourtant retarder la fabrication, augmenter les besoins de financement et peser sur la valeur d’un investissement.
C’est l’un des rôles de l’intelligence économique, car la veille et l’analyse des chaînes d’approvisionnement permettent de repérer ces dépendances avant qu’elles ne pèsent sur l’entreprise.
De la promesse scientifique au risque industriel
Analyser une entreprise quantique, c’est d’abord examiner sa technologie, ses performances, ses brevets, son équipe et ses marchés. Mais une technologie prometteuse ne fait pas une entreprise viable. Encore faut-il pouvoir la fabriquer, dans les délais et au coût que suppose son modèle économique.
Or il n’existe pas un ordinateur quantique, mais plusieurs familles technologiques, appelées architectures. Toutes reposent sur le qubit, l’équivalent quantique du bit. Mais chacune le fabrique à sa manière, avec ses propres matériaux et ses propres fournisseurs.
- Les qubits supraconducteurs sont des circuits électriques gravés dans des métaux qui, une fois refroidis, conduisent le courant sans aucune résistance. Ils fonctionnent à quelques centièmes de degré, voire moins, au-dessus du zéro absolu (environ -273 °C), pour que l’agitation thermique ne détruise pas l’information. Ils exigent des procédés de fabrication de puces très fins et des réfrigérateurs spécialisés.
- Les qubits de spin codent l’information dans une propriété magnétique de l’électron, appelée spin. Ils sont gravés dans du silicium, comme les puces électroniques classiques, et gagnent fortement à utiliser un silicium purifié, comme le silicium 28. Ils exigent une grande maîtrise des procédés de l’industrie des semi-conducteurs.
- Les qubits photoniques utilisent des particules de lumière, les photons. Ils reposent sur des composants optiques, des lasers et des détecteurs, eux-mêmes souvent supraconducteurs, donc refroidis.
D’autres filières, comme les atomes neutres ou les ions piégés, manipulés par laser, dépendent elles aussi de lasers et d’optiques de haute précision.
Dans ces filières, une difficulté d’approvisionnement n’est pas forcément une pénurie de matière première. Elle peut porter sur la qualité requise, sur la capacité à reproduire un procédé, sur les volumes disponibles ou sur le temps nécessaire pour valider une solution de remplacement. Les industriels parlent de « qualification » : l’ensemble des tests qui prouvent qu’un nouveau matériau ou un nouveau fournisseur donne exactement les mêmes résultats que l’ancien.
C’est là que se situe l’angle mort : avoir accès à une ressource ne signifie pas disposer du matériau adapté, du composant qualifié ou de la capacité de production requise. Ce qui rend une ressource critique n’est donc pas seulement sa rareté. C’est la difficulté à changer de fournisseur ou de procédé sans retarder le calendrier de fabrication.
La concentration des ressources ne suffit pas à mesurer l’exposition
Le niobium montre les limites d’une lecture purement géographique. Ce métal sert de base aux circuits de nombreux qubits supraconducteurs, notamment les résonateurs, qui servent à lire et piloter les qubits. Selon l’US Geological Survey, le service géologique américain, le Brésil assure à lui seul environ 93 % de la production minière mondiale. L’essentiel de ce niobium sert à fabriquer de l’acier. Aux États-Unis, la sidérurgie en consomme environ 77 %, selon US Geological Survey. Les qubits, eux, n’en utilisent que de petites quantités. Pour eux, le risque ne tient donc pas au volume disponible, mais à la pureté du métal, que seuls quelques fournisseurs spécialisés savent garantir.
Cette concentration géographique ne signifie pas pour autant que tout le secteur quantique est exposé au même risque. Les besoins varient selon l’architecture, les composants employés et les fournisseurs choisis. La concentration de la production est un signal d’alerte, pas la preuve qu’une entreprise donnée est vulnérable.
Un investisseur doit donc aller plus loin, avec quatre questions simples :
- Quelle est la dépendance réelle de l’entreprise à cette ressource ?
- Existe-t-il d’autres fournisseurs capables de respecter les mêmes exigences ?
- Combien de temps et d’argent faudrait-il pour les qualifier ?
- Quel serait l’effet d’un changement de source sur les performances ou le calendrier de production ?
Ces questions distinguent un risque théorique d’une exposition réelle. À l’inverse, un matériau abondant peut lui aussi devenir critique si sa transformation dépend de quelques usines seulement, ou d’un procédé difficile à reproduire. Le silicium l’illustre bien. Quand une source nouvelle tarde, les fabricants qui comptaient sur elle n’ont pas toujours d’alternative qualifiée.
Pour aller plus loin :
Quantique : le risque industriel que les investisseurs ne peuvent plus ignorer [Partie 2/2]