Le silicium 28, un exemple des difficultés du passage à l’échelle
Le silicium est l’un des éléments les plus abondants de la croûte terrestre. Mais toutes ses formes ne se valent pas. Le silicium naturel mélange trois variantes du même atome, appelées isotopes. Environ 4,7 % de ces atomes, ceux de silicium 29, se comportent comme de minuscules aimants. Ils perturbent les qubits de spin et leur font perdre l’information qu’ils portent, un phénomène appelé décohérence.
En retirant ces atomes pour ne garder presque que du silicium 28, ce qu’on appelle l’enrichissement, les qubits conservent leur information plus longtemps. Ils peuvent donc enchaîner davantage d’opérations avant de commettre une erreur.
Le défi n’est donc pas d’accéder au silicium. Il est de produire un matériau assez pur, d’atteindre les exigences des fabricants et de l’intégrer dans les plaquettes sur lesquelles les puces sont gravées.
Le parcours d’ASP Isotopes illustre une distinction essentielle; celle qui sépare une capacité annoncée d’une production réellement qualifiée et vendue. Prévues pour le deuxième trimestre 2025, les livraisons ont d’abord été repoussées à août 2025, pour un produit enrichi à au moins 99,995 %. La société a alors expédié des premiers échantillons à des clients.
L’échéance a ensuite glissé au deuxième trimestre 2026, puis au troisième, après des modifications techniques de l’installation. En août 2026, la société a de nouveau repoussé ses livraisons au second de la même année. Et ce premier lot ne sera enrichi qu’à 99 %. Pour atteindre les 99,995 % généralement exigés par le quantique, l’usine devra encore ajouter des étages d’enrichissement. Fin octobre 2026, aucune livraison commerciale de silicium 28 n’avait été annoncée.
Toutes ces dates figurent dans des documents publics. Les suivre, c’est déjà faire de la veille. Elles ne prouvent pas qu’une entreprise quantique donnée dépend d’ASP Isotopes. Elles révèlent surtout un écart fréquent dans l’industrie, entre l’annonce d’une usine et la livraison d’un produit qualifié, en quantité suffisante, néanmoins le chemin est souvent long.
Pour un fabricant de qubits, ces étapes s’enchaînent : approvisionnement en silicium enrichi; fabrication de la plaquette; gravure du circuit; puis validation du dispositif. Un retard en amont se répercute sur toute la chaîne. Cela peut imposer des essais supplémentaires, ainsi décaler la validation industrielle et repousser les premières ventes.
La souveraineté se joue sur toute la chaîne d’approvisionnement
Ce mécanisme prend une dimension géopolitique quand une technologie dépend d’usines concentrées dans quelques pays ou chez quelques acteurs. Être souverain, ce n’est pas seulement concevoir une technologie sur son territoire. C’est pouvoir accéder aux matériaux, aux équipements et aux procédés nécessaires pour la fabriquer, y compris quand le contexte commercial ou international se dégrade.
La photonique en offre un exemple européen. De plus en plus de puces photoniques utilisent du niobate de lithium en couche mince, un cristal capable de moduler la lumière très rapidement. Or, comme le relevait le CEA-Leti en juin 2025, l’Europe dépendait jusque-là d’un seul fournisseur commercial de ce matériau, situé hors de l’Union. Le projet ELENA, financé par l’Union européenne, a depuis produit les premières plaquettes européennes.
Ces questions comptent particulièrement pour l’Europe. Une entreprise peut maîtriser la conception de sa technologie et rester dépendante d’équipements, de matériaux ou de procédés situés en amont de sa production. La nationalité du concepteur ne dit donc rien, à elle seule, de la souveraineté industrielle d’une technologie.
Ce que l’intelligence économique apporte à l’investisseur
Ces dépendances apparaissent rarement dans les bilans ou dans les présentations faites aux investisseurs. Les repérer est précisément le métier de l’intelligence économique. Sa démarche part des questions de l’investisseur et se déroule en cinq temps.
- Cartographier. Il s’agit de remonter jusqu’aux fournisseurs des fournisseurs, pour identifier les maillons qui reposent sur un seul acteur ou un seul pays, comme le niobium brésilien ou, jusqu’en 2025, le niobate de lithium.
- Surveiller. Les sources ouvertes, c’est-à-dire les informations publiques et légalement accessibles, permettent de suivre l’état réel des capacités de production. Il a suffi de lire les communiqués d’ASP Isotopes pour voir ses livraisons reculer.
- Anticiper. Certains signaux faibles annoncent une rupture, qu’il s’agisse d’un changement d’actionnaire chez un fournisseur, d’un incident industriel ou d’une restriction à l’exportation. En février 2025, la Chine a ainsi soumis à autorisation l’exportation du phosphure d’indium, utilisé dans les lasers et les composants photoniques.
- Évaluer. Ces informations alimentent le test de résistance décrit plus bas, qui chiffre l’effet d’une rupture sur la trésorerie.
- Protéger. En France, la recherche et développement dans les technologies quantiques relève du contrôle des investissements étrangers (article R151-3 du Code monétaire et financier). Une entreprise fragilisée par un retard peut en effet attirer un acquéreur indésirable, et l’investisseur doit veiller à la composition de chaque levée de fonds.
Les sources ouvertes ne disent presque rien des stocks ou des contrats. Elles se complètent par des entretiens d’experts et par les documents confidentiels remis aux investisseurs, chaque information étant recoupée et cotée selon sa fiabilité.

De la dépendance au risque financier
Une dépendance ne devient un risque financier que si une perturbation touche les coûts, le calendrier ou les objectifs commerciaux de l’entreprise.
Une rupture d’approvisionnement peut imposer de qualifier un nouveau fournisseur, d’adapter un procédé ou de refaire des essais. Cela consomme du temps et de la trésorerie. La commercialisation recule, et les revenus attendus avec elle.
L’entreprise peut alors devoir lever des fonds plus tôt que prévu, en cédant des parts de son capital. Si elle vaut moins aux yeux des nouveaux investisseurs, sa valorisation baisse : elle cède plus de parts pour la même somme. La part des actionnaires existants diminue d’autant : c’est la dilution. Certaines clauses protègent les investisseurs et reportent cette dilution sur les fondateurs et les petits actionnaires. Les aides publiques, versées par étapes, peuvent aussi être décalées.
Tout dépend des solutions de repli. Avec des stocks suffisants et des fournisseurs de secours qualifiés, une dépendance pèse peu. Sans remplacement possible, dans un calendrier serré, elle pèse lourd.
La due diligence, l’audit approfondi mené avant d’investir, doit donc mesurer cet écart, en plus de l’analyse technologique et commerciale. Son outil est le test de résistance, qui simule une situation dégradée. Pour chaque maillon essentiel, on estime le temps qu’il faudrait pour le remplacer, depuis la recherche d’un nouveau fournisseur jusqu’à la validation de son matériau. On compare ensuite cette durée au nombre de mois que la trésorerie permet de tenir, moins le temps nécessaire pour boucler une levée de fonds. Si la marge est négative, l’exposition est prioritaire. Il ne s’agit pas de prédire une rupture, mais d’en mesurer les effets.
Faire de la résilience un critère d’investissement
Pour les investisseurs, cette lecture permet de mieux apprécier la solidité d’un calendrier de développement et les besoins de financement associés. Pour les pouvoirs publics, elle invite à mesurer la souveraineté autrement. Les annonces d’investissement ne suffisent pas. Il faut aussi regarder les fournisseurs qualifiés, les usines et les solutions de remplacement.
La question n’est donc pas seulement de savoir si une technologie quantique fonctionne. Il faut aussi déterminer si elle peut être fabriquée, approvisionnée et déployée dans des délais et à un coût compatibles avec son modèle économique.
Dans la compétition mondiale pour le quantique, l’avantage ne reviendra pas uniquement aux acteurs capables de concevoir les technologies les plus prometteuses. Il dépendra aussi de leur capacité à sécuriser les chaînes industrielles qui permettront de les produire.
Pour aller plus loin :
Quantique : le risque industriel que les investisseurs ne peuvent plus ignorer [Partie 1/2]