Drone Patroller : entre potentiel et limites

La guerre en Ukraine a redéfinit le champ de bataille et le rôle central des drones dans les conflits contemporains, les rendant alors indispensables dans les opérations militaires modernes. Pour répondre à ces enjeux et moderniser l’armée de terre, Safran Electronics & Defense a lancé le drone Patroller en 2016. Ce système de drone tactique (SDT), conçu pour remplir des missions de surveillance et renseignement par imagerie, a rencontré un retard significatif, mettant en doute la viabilité du projet. 

Les drones ont su se rendre indispensables au fil du temps, d’abord comme des outils de renseignements sans transmission d’images en temps réel, avant de permettre la captation et la diffusion d’images en direct. Le drone s’est ainsi adapté à l’évolution du conflit auquel il était confronté, de la fin de la guerre froide à l’apparition des conflits asymétriques, et enfin le retour de la haute intensité. Les drones sont devenus des outils non seulement d’observation, mais aussi des drones tueurs marqués par l’avènement de la société américaine General Atomic et du drone MQ9-Reaper en 2007. La France se dote du Reaper dès 2013, faute de solution nationale ou à minima européenne en la matière. Par cette décision, la France, a de facto confié l’essentiel de son renseignement à du matériel américain soumis directement aux normes International Traffic in Arms Regulations (ITAR), et in extenso pouvant être particulièrement limité par des décisions politiques et diplomatiques américaines.

 

Une volonté d’indépendance nationale en matière de drone

Une grande majorité des capacités de renseignement et de surveillance repose sur des technologies étrangères. Cela implique que les données sensibles, qu’elles soient stratégiques ou militaires, transitent par des infrastructures bien souvent américaines, et parfois chinoises. Or, dans un environnement où la guerre informationnelle est au cœur de la stratégie militaire, cette situation reste préoccupante à la fois pour des questions de sécurité nationale et d’autonomie stratégique. 

Dans ce contexte, le drone Patroller répond à un besoin impératif : garder la main sur les données stratégiques pour garantir la protection et la souveraineté française. En tant que seul SDT de fabrication française, sa préservation est donc vitale. 

Face à ce besoin d’indépendance vis-à-vis des technologies américaines, des solutions souveraines émergent pour reprendre le contrôle des données stratégiques, dans la même logique que le Patroller. Des acteurs comme Eutelsat, concurrent direct de Starlink, le réseau satellitaire américain d’Elon Musk, se positionnent comme une alternative européenne souveraine. Il en va de même avec le drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) EyePulse développé par Daher en partenariat avec le géant Thales, qui illustre cette dynamique, pour des missions similaires à celles du Patroller, et se distingue par son atout d’être ITAR free. En effet, dans un objectif de maîtrise des technologies critiques, il est essentiel d’évoquer la norme américaine ITAR, qui impose un contrôle sur l’exportation de systèmes, composants, logiciels et services de défense (y compris le savoir-faire) même intégré dans un système français. Cette norme procure aux Etats-Unis un droit extraterritorial qui leur permet en d’autres termes de bloquer une vente, si celle-ci contient du matériau américain. Par conséquent, il est nécessaire de limiter l’importation de matériel étranger car la dépendance d’autres pays entraîne une réduction du potentiel d’action et de la capacité d’engagement. 

Dans le prolongement des efforts français pour construire une industrie de défense souveraine, le projet Patroller s’inscrivait comme une réponse concrète à la dépendance technologique envers les Etats-Unis. Bien que sur le papier, ce drone incarne une volonté de désaméricanisation et permettrait à la France de maîtriser ses capacités de renseignement, son implémentation reste encore loin d’être aboutie. 

 

Des engagements compliqués par un développement lourdement retardé

Afin de répondre à ces problématiques, le Ministère des Armées a notifié en 2016 un contrat d’un montant de 330 millions d’euros à Safran afin de disposer à terme de deux systèmes de drones tactiques (SDT) comprenant pour chacun d’eux cinq drones de type Patroller. Ce dernier étant accompagné de matériels spécifiques tels que des stations au sol. Volonté renouvelée dès 2020 au sein de la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2020/2024, le nombre de Patroller commandés est alors passé de 10 à 28 drones. Pour autant et déjà en 2020, le programme avait pris un retard important. Ce retard conséquent, s’explique par un calculateur de commande de vol défaillant. Ce dernier, d’origine américaine, a même mené à la perte d’un Patroller en décembre 2019 lors d’un vol de validation.

Pour autant, le Patroller est le résultat d’assemblages et d’intégrations d’éléments issus de Safran lui-même, mais également de sous-traitants extérieurs. Construit sur la base du motoplaneur Stemme ASP S15 d’origine allemande, il est robotisé par Safran, qui l’équipe de son propre matériel comme la boule optronique EuroFlir 410, qui équipe notamment les hélicoptères NH90, mais également de matériel étranger comme le PicoSAR AESA de l’italien Leonardo.

Ces difficultés de développement ont entraîné des retards importants sur le processus de certification et les livraisons à tel point que le premier exemplaire ne fût livré au 61e Régiment d’Artillerie (RA) qu’en mai 2024 avec six ans de retard. Des complications difficilement compréhensibles aux yeux du public, le Patroller ayant fait l’objet dès 2010 de louanges suite à des vols d’essais concluants.

De son côté, la Marine Nationale a fait un tout autre choix en matière de SDT puisqu’elle a lancé le programme Système de Drone Aérien pour la Marine (SDAM), remporté par une alliance du groupe Airbus et de Naval Group avec le VSR700. En effet ce programme, pourtant plus complexe que le programme Patroller, a connu une mise au point beaucoup plus rapide, lancé en 2017 il fait l’objet aujourd’hui d’une récente commande (30 mai 2025) de la DGA après des essais très concluant d’atterrissages automatisés sur des bâtiments de la marine en mouvement, en octobre 2023. La livraison de 6 drones est prévue d’ici 2030.

Néanmoins, la comparaison des deux programmes est particulièrement rude pour le Patroller de Safran. Le VSR700 ayant des contraintes plus sévères que le Patroller (atterrissage automatisé sur navire en mouvement, intégration au système de combat naval, milieu salin…) il a pourtant réussi à surmonter ces difficultés en moins d’une décennie, là où le Patroller peine encore à convaincre après plus de 15 ans de développement.

 

Quelle suite pour le Patroller ? 

Le Patroller, un temps pressenti en qualité de drone MALE, a été rapidement rétrocédé en tant que simple drone SDT, tout en conservant ses spécificités plus proches d’un MALE, avec ses 18 mètres d’envergure et ses besoins spécifiques.

Aujourd’hui, c’est le programme lui-même qui est en danger en raison de l’accumulation de retards. En effet, la DGA a ainsi notifié plusieurs contrats de drones auprès d’entreprises concurrentes pour des drones MALE, qui vont probablement se substituer aux Patroller. Ces entreprises françaises, que sont Aura Aero, Daher, FLY-R, SE Aviation et Turgis Gaillard, ont proposé des solutions particulièrement intéressantes pour les armées qui rendraient alors le drone de Safran probablement obsolète.

Le Patroller a aussi connu un désintérêt de la part du Ministère des Armées sur un plan tactique. Le conflit Ukrainien ayant pleinement rebattu les cartes en matière de drone, que ce soit sur la production de ces derniers comme pour leur emploi sur le champ de bataille, le Patroller est de plus en plus perçu comme n’étant plus adapté au conflit de haute intensité notamment à cause de son envergure et de ses contraintes opérationnelles mais surtout car il agit comme un phare dans le spectre radioélectrique, l’appareil trahit sa position en continu car il émet des signaux constants. Sur le front ukrainien, où le ciel est saturé de brouilleurs et de prédateurs numériques, cette omniprésence sonore est fatale. « Il serait détecté et abattu en quelques minutes » selon un officier de la Section technique de l’armée de Terre [STAT].

Pour autant, le Patroller pourrait être utilisé différemment. Les armées françaises ayant décidé de ne finalement pas l’armer de roquettes, ce dernier reste en théorie très adapté à d’autres types d’engagements, comme la surveillance navale, la surveillance de zones de tensions, ou encore dans le cadre de conflits asymétriques. Enfin, et malgré d’importants retards, le Patroller a été proposé à l’export et a rencontré un premier succès en Grèce dès 2023. Des discussions sont également en cours avec le Vietnam pour des missions de surveillance maritime.

Club Défense de l’AEGE

 

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