Le 9 octobre 2025, la Chine a annoncé l’entrée en vigueur immédiate de nouvelles mesures de contrôle des exportations sur les technologies liées aux terres rares. Ce dispositif sans précédent nous rappelle que Pékin, en situation de monopole sur ces précieux matériaux, dispose d’un moyen de pression considérable face à ses ennemis. L’annonce d’un tel contrôle semble être destiné à faire pression avant tout sur les États-Unis, mais n’est toutefois pas sans conséquences pour l’Europe.
Un contrôle renforcé sur des matériaux essentiels
Le terme « terres rares » désigne un groupe de 17 métaux présents dans la nature, à savoir le scandium, l’yttrium et la famille des 15 lanthanides. Ces métaux, bien que n’étant pas « rares » au sens strict, revêtent une importance stratégique majeure. Ils jouent un rôle clé dans de nombreux secteurs, de par leur présence dans des objets du quotidien tels que les smartphones, les ampoules LED, ou encore les batteries électriques et les éoliennes.
Or, la Chine exerce un monopole quasi absolu dans la production mondiale des terres rares. Elle représente 69% de l’exploitation minière en 2023, très loin devant la concurrence des États-Unis (12%), du Myanmar (11%) et de l’Australie (5%). Elle est également le seul pays capable d’assurer l’intégralité des étapes de traitement et de raffinage de ces métaux. C’est ainsi que 85% des terres rares légères purifiées et 100% des terres rares lourdes utilisées au niveau mondial sont issues de la production chinoise.
C’est donc sur ce groupe de métaux que Pékin a décidé de renforcer son contrôle, par le déploiement d’une nouvelle législation. Celle-ci prévoit que l’exportation de toute technologie liée « à l’extraction, au raffinage et à la séparation des terres rares, ainsi qu’à la fusion des métaux, à la fabrication de matériaux magnétiques et au recyclage et à l’utilisation des terres rares provenant de sources secondaires » sera soumise à l’autorisation du ministère du Commerce. Concrètement, tout produit contenant plus de 0,1% de terres rares chinoises devra faire l’objet d’une demande de licence pour quitter le territoire chinois.
Cette réglementation chinoise a une visée ouvertement extraterritoriale. En effet, l’obligation d’obtenir une licence de Pékin s’applique également aux produits se trouvant déjà hors de Chine, et dont l’expédition se fait entre deux pays tiers. À cet égard, ce dispositif n’est pas sans rappeler ceux mis en place par le « maître » américain en matière d’extraterritorialité, notamment le « Foreign Direct Product Rule ». La Chine semble en l’espèce cibler particulièrement les biens à usage militaire ; elle a effectivement indiqué que « (l)es demandes d’exportation destinées aux utilisateurs militaires étrangers (…) ne seront en principe pas approuvées ».
Une offensive assumée contre l’usage des terres rares dans l’industrie militaire
C’est principalement par le biais d’une rhétorique pacifiste que le gouvernement chinois a justifié la mise en place de ce contrôle drastique. L’une des raisons officielles avancées tient au fait que des minerais chinois auraient été employés par certains acteurs dans l’industrie militaire, constituant ainsi « une menace pour la sécurité chinoise et pour la stabilité et la paix mondiale ». La protection de sa « sécurité » et de ses « intérêts nationaux » est également invoquée.
Ce contrôle renforcé sur l’usage des terres rares dans l’industrie militaire emporte des conséquences majeures, en particulier sur le secteur de la défense qui risque d’être particulièrement touché. Mais surtout, la Chine pourrait ainsi réduire la puissance armée de ses adversaires, en l’occurrence les pays occidentaux. Comme l’explique le Professeur Arnaud De Nanteuil, cela pourrait non seulement donner un « coup de pouce » à son allié russe dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais aussi éliminer la possibilité pour les pays occidentaux de s’opposer, notamment, à une éventuelle tentative de reprendre Taiwan par la force. Cachée derrière un « pacifisme de façade », Pékin dispose donc en réalité d’un levier de puissance considérable.
Un moyen de pression crucial dans un contexte de guerre économique
Au-delà de ces lourds impacts sur le plan militaire, un tel contrôle sur des matières premières essentielles comme les terres rares est pour la Chine un moyen de pression colossal face à ses rivaux sur le plan commercial. Les États-Unis sont ainsi particulièrement visés, dans le contexte d’une guerre commerciale qui s’est intensifiée en 2025 entre les deux superpuissances. À cet égard, on peut noter que l’annonce de la Chine sur les terres rares est intervenue peu de temps avant la rencontre du 30 octobre entre les présidents Trump et Xi Jinping en Corée du Sud. La rencontre a été qualifiée de « grand succès » par le locataire de la Maison Blanche, qui dit avoir réduit de 20 à 10% les droits de douane imposés à la Chine. Pékin semble avoir mis dans la balance la question des terres rares pour obtenir cette réduction, les deux parties ayant évoqué une suspension d’un an de la mise en œuvre des mesures de contrôle des exportations chinoises de terres rares. Il paraît donc clair que l’annonce fracassante du 9 octobre s’inscrivait avant tout dans une logique de rapport de force commercial face au grand rival américain.
Bien que la Chine semble depuis avoir levé le pied sur son contrôle en acceptant de délivrer des licences générales, ses annonces de début octobre ont rappelé à quel point son monopole sur les terres rares constitue un levier puissant. L’obligation pour les entreprises de demander des licences pour chaque exportation avait d’ores et déjà eu pour effet de créer des pénuries, paralysant ainsi une partie des chaînes d’approvisionnement, notamment dans l’industrie automobile. Particulièrement concernée, l’Europe se doit de réagir. La Commission européenne a pour cela annoncé en mars un plan d’exploitation des terres rares sur le continent, qui risque toutefois d’être insuffisant pour briser le monopole chinois. La Chine profite aujourd’hui de cet avantage stratégique, notamment, pour s’imposer comme fabricant de voitures électriques, pénétrant ainsi le marché européen. Alors que l’Union européenne prévoit encore, pour l’heure, de passer au tout-électrique pour les véhicules neufs en 2035, cette situation la place dans une situation de dépendance qui la rend particulièrement vulnérable.
Lucas Dutoit,
Pour le Club Droit AEGE
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