La diplomatie économique de Macron en Afrique : renouvellement ou repositionnement ?

Le déplacement du président Macron en Afrique en novembre 2025 illustre la volonté française de réajuster sa présence sur le continent dans un contexte devenu fortement concurrentiel. Face à ce recul d’influence, Paris privilégie désormais l’économie, les partenariats industriels et les enjeux stratégiques régionaux plutôt que la logique militaire.

Le retrait définitif des forces françaises du Sahel en janvier 2025 a laissé le champ libre à des puissances désormais bien implantées, de la Chine à la Russie en passant par la Turquie. Pour rester dans la course, la France n’a pas eu d’autres choix que de repenser son narratif, se voulant moins marquée par l’héritage colonial, et plus axée sur une relation « d’égal à égal ». Les visites du président de la République du 20 au 24 novembre 2025 à Maurice, en Afrique du Sud, au Gabon, puis en Angola ont permis de marquer ce tournant.

« On a oublié de nous dire merci »

En début d’année 2025, Emmanuel Macron choquait l’opinion publique par ces propos pointant du doigt le manque de reconnaissance des pays africains pour la présence militaire française sur leur sol depuis 2013. Aujourd’hui, le ton a changé. Il n’est plus question de froisser ses homologues africains, mais bien d’inscrire notre diplomatie économique dans une logique défensive et proactive. Depuis une dizaine d’années, les chiffres de la Direction Générale du Trésor montrent que la part de l’Afrique dans le commerce extérieur de la France, qui était de 1,9% en 2023, continue de diminuer. Malgré une volonté affichée de relance d’une relation « France-Afrique », le poids relatif reste faible et prouve la restructuration du commerce africain, autrefois eurocentré. La France recule : il y a 20 ans, elle possédait 12% des parts de marché sur le continent, aujourd’hui elle n’en a plus que 7%.

L’offensive chinoise, russe, turque et moyen-orientale : un jeu d’acteurs multipolaire

Le recul français en Afrique ne peut être compris sans analyser l’arrivée d’acteurs qui ont transformé le continent en un espace de rivalités économiques assumées. La Chine, avec 17,3 % des parts de marché à l’export en Afrique subsaharienne contre 3,2 % pour la France, reste la force motrice de cette recomposition. Elle combine des financements rapides, des infrastructures clés et une sécurisation des chaînes de valeur, créant des dépendances structurelles qui limitent la marge de manœuvre des autres puissances.

La Turquie,  dont le commerce est passé de 5 à 37  milliards de dollars entre 2003 et 2024, s’impose grâce à une diplomatie offensive avec l’ouverture de 44 ambassades ainsi qu’ un soft power religieux et entrepreneurial très efficace. Les pays du Golfe (Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Qatar) s’inscrivent quant à eux dans une logique de sécurisation alimentaire, énergétique et logistique, investissant massivement dans les ports, les zones économiques et l’agriculture irriguée. Ensemble, ces acteurs construisent une offre intégrée qui répond davantage aux priorités africaines actuelles. Cette offre allie/associe/regroupe financements, infrastructures, sécurité et influence. Elle relègue mécaniquement la présence française au second plan. Par ces investissements, les pays du Golfe réduisent leur dépendance aux hydrocarbures, qui correspondent encore aujourd’hui à une grande part de leur PIB : en 2024, celle du Qatar s’élevait à 37%, soit pas moins de 82,2% des recettes publiques.

Défiance symbolique et crise de soft power : le cœur du problème

La difficulté française en Afrique est aujourd’hui moins économique que symbolique. Le pays souffre d’un affaiblissement de son soft power, accentué par l’émergence d’un panafricanisme contestataire, souvent amplifié par des campagnes informationnelles russes. C’est le cas notamment de l’agence de presse russe African Initiative, installée au Burkina Faso comme outil d’influence de Moscou. La France perd le contrôle du récit : elle n’est plus perçue comme un partenaire, mais comme un acteur historique dont les intentions suscitent la suspicion. Le défi n’est plus seulement de financer des projets, mais de reconstruire un capital immatériel de confiance. Par exemple, le franc CFA (Communauté Financière Africaine) reste un symbole central de cette incompréhension : même réformé, il est perçu comme le vestige d’un contrôle économique ancien. Pour les opinions publiques africaines, la France n’a pas « réellement tourné la page », alors que d’autres acteurs, comme la Chine ou la Turquie, arrivent sans héritage colonial à gérer.

Le déplacement de Macron fin novembre 2025 recentré sur les partenariats industriels, les énergies renouvelables ou les infrastructures, répond en partie à cette crise de confiance. Mais l’enjeu dépasse le contenu des annonces : il s’agit de prouver, par la méthode et par la constance, que la relation franco-africaine n’est plus hiérarchique. Tant que ce capital narratif n’est pas reconstruit, toute stratégie économique restera sous-optimale.

Impulser de nouvelles dynamiques : comment Paris cherche à transformer sa présence en Afrique

Ces chiffres n’illustrent pourtant pas l’importance stratégique des importations africaines par la France : hydrocarbures, matières premières, produits agricoles. Autant de ressources qui représentent des flux essentiels pour l’économie française. La montée en puissance chinoise dans l’océan Indien, les investissements turcs dans les infrastructures portuaires et les fonds souverains du Golfe dans les terres agricoles créent un risque de dépendance stratégique si la France renonce à ces domaines. C’est pourquoi des mesures de renforcement de la présence portuaire (Canal du Mozambique, Golfe de Guinée), de participation aux projets énergétiques africains, de développement du numérique ont été annoncés pour contrecarrer ces présences étrangères. La France ne peut se permettre d’abandonner ses intérêts là où ses entreprises sont déjà implantées et en grande difficulté : TotalEnergies est confronté aux insurrections djihadistes au Cabo Delgado, alors même qu’un projet gazier de 20 milliards d’euros est prêt à être lancé dans la région.

Le stock d’Investissements Directs à l’Etranger (IDE) que la France possède sur le continent africain est un des arguments de la continuité de sa  présence. Ce n’est pas moins de 53 milliards de dollars en 2023 (soit le troisième pays investisseur en Afrique, derrière les Pays-Bas et le Royaume-Uni) qui pourrait être un levier intéressant pour appuyer sa présence industrielle locale. La France ne se contente pas d’exporter, elle cherche à s’implanter, à créer des emplois, des filiales, des structures proactives en Afrique.  L’enjeu est donc de transformer les bases industrielles présentes sur place en chaînes de valeur locales en « co-production ».

La visite du président français fin novembre s’inscrit dans cette logique. Le président français a annoncé un renforcement des investissements français dans les énergies renouvelables, l’eau et la sécurité maritime. Mais aussi de nouveaux partenariats industriels dans les secteurs numériques, agricoles et portuaires. Cela se matérialise notamment par un prêt de 173 millions d’euros et une subvention de 30 millions d’euros de l’Agence Française de Développement (AFD) pour la réhabilitation du chemin de fer national (Transgabonais). Celui-ci étant une infrastructure stratégique pour le transport de minerais. Autant de signaux qui visent à convertir la présence industrielle existante en nouveaux flux d’investissements productifs. L’objectif est d’éviter que le recul commercial français ne se transforme en effacement stratégique et offrir une alternative tangible face à la montée en puissance asiatique sur le continent.

« Global Gateway » : l’échelle européenne comme multiplicateur de puissance

Dans ce contexte de recomposition rapide des rapports de force en Afrique, la France ne peut agir seule. C’est précisément ce que vient corriger, en théorie, l’initiative européenne Global Gateway, lancée par la Commission européenne et dotée de 300 milliards d’euros d’investissements à l’horizon 2027, dont une part substantielle destinée au continent africain. Ce montant ne cherche pas à rivaliser avec les financements chinois sur le plan quantitatif. Il vise plutôt à offrir une alternative qualitative aux Nouvelles Routes de la soie. Ces dernières sont souvent accusées de créer des situations de dépendance financière durable. Le véritable enjeu est de redonner à l’Europe et à la France en son sein une capacité de projection économique crédible.

La tournée africaine d’Emmanuel Macron s’inscrit clairement dans cette logique. Le déplacement en Angola, en marge d’un sommet Union européenne-Afrique le 24 novembre dernier, illustre la volonté française de se positionner comme interface politique de cette stratégie européenne. Paris cherche à se positionner comme l’interlocuteur privilégié entre Bruxelles et les États africains. L’objectif est d’orienter les financements vers des infrastructures jugées stratégiques telles que l’énergie, les corridors logistiques, les ports et le numérique. L’enjeu est d’intervenir sans reproduire une logique d’imposition, tout en restant crédible face à Pékin.

Reste une incertitude majeure : la capacité européenne à passer d’une logique de programmation à une logique d’exécution rapide. Là où Pékin décide et finance de manière centralisée, Global Gateway repose sur une gouvernance complexe et parfois lente. Pour la France, le défi est double. Il s’agit d’orienter ces financements vers des projets stratégiques, notamment dans les chaînes de valeur critiques et les infrastructures logistiques. D’autre part, il faut également veiller à ce que l’initiative ne devienne pas un outil technocratique déconnecté des attentes africaines. À défaut, l’Europe risque de rester un acteur normatif dans un continent devenu résolument transactionnel.

Lisa Guilcher

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