L’annonce, début 2026, d’un accord de libre-échange « historique » entre l’Inde et l’Union européenne marque l’aboutissement de près de vingt ans de négociations. Derrière les formules diplomatiques, un élément concentre l’attention : l’effondrement programmé des droits de douane entre les deux partenaires.
Pour New Delhi, il s’agit de sécuriser un accès privilégié au plus grand marché unique du monde tout en soutenant sa montée en gamme industrielle. Pour Bruxelles, l’accord répond à une double logique : offrir des débouchés à ses producteurs et réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine et des États-Unis. À la croisée des dynamiques économiques et géopolitiques, la chute des droits de douane entre l’Inde et l’UE doit donc être analysée à plusieurs niveaux. Tout d’abord comme un choc structurel pour les économies concernées, puis comme un révélateur de la recomposition des rapports de force à l’échelle mondiale.
I. Un accord commercial aux effets économiques différenciés
Avant tout, il convient de rappeler la place respective des deux blocs : l’Union européenne est déjà le premier partenaire commercial de l’Inde pour les biens et services combinés. Cependant, elle ne représente encore qu’une faible part des exportations européennes, loin derrière les États-Unis, la Chine ou le Royaume-Uni.
L’accord vient accélérer une tendance de fond : la montée progressive des flux entre les deux rives de l’Eurasie. Entre 2013 et 2024, les échanges de marchandises UE–Inde ont presque doublé, pour atteindre environ 120 milliards d’euros. S’ajoutent également près de 60 milliards d’euros de services. La suppression ou la réduction massive des droits de douane agit comme un multiplicateur sur cette trajectoire.
A. Un levier de montée en puissance industrielle pour l’Inde
Dans une stratégie très sélective, l’Inde accepte d’ouvrir largement son marché dans les domaines où elle estime pouvoir importer sans menacer la stabilité sociale interne. Le tout dans une volonté de consolider ses secteurs d’exportation les plus intensifs en termes de main-d’œuvre.
Côté importations, l’effort consenti est spectaculaire sur plusieurs segments industriels, notamment le secteur automobile. Les droits de douane sur les véhicules européens, qui atteignaient jusqu’à 110%, doivent être progressivement abaissés autour de 10% afin de limiter le choc sur les constructeurs nationaux.
Pour le gouvernement de Narendra Modi, cet abandon partiel de la protection tarifaire s’inscrit dans une logique de modernisation rapide. Cela va permettre aux grands groupes industriels indiens d’accéder à des équipements européens de pointe. De plus, cela devrait accélérer l’intégration du pays dans des chaînes de valeur à plus forte valeur ajoutée. L’objectif est donc de faire de l’Inde une alternative crédible à la Chine dans plusieurs domaines industriels. Cela semble aussi rentrer dans une politique d’utilisation de la main-d’œuvre indienne pour la production de produits à destination de l’Union européenne. Le marché du travail indien augmentant, les tensions sociales diminueraient donc.
Mais cette dynamique porte en elle des lignes de fracture. Les secteurs indiens les plus exposés à la concurrence européenne risquent d’être contraints à des restructurations brutales. Le tissu industriel est encore marqué par la coexistence de géants nationaux et d’une myriade de petites entreprises informelles.
B. Un débouché stratégique, mais pas sans coûts, pour l’Union européenne
Pour l’Union européenne, la chute des droits de douane semble ouvrir une fenêtre d’opportunité. L’Inde est désormais le pays le plus peuplé du monde avec une classe moyenne en expansion rapide. C’est pourtant un marché où les acteurs européens restent sous-représentés, en raison de barrières tarifaires et non tarifaires longtemps décourageantes.
La baisse drastique des droits sur les automobiles, les biens industriels, les produits chimiques et les vins et spiritueux devrait, à court terme, profiter aux champions européens. Par exemple, citons la baisse des droits de douanes de 150% à 30 et 40% pour les vins et spiritueux. Les constructeurs automobiles allemands mais aussi les industriels de la mécanique. Ceux de la chimie fine ou des équipements électriques obtiennent un accès à un nouveau marché gigantesque et compétitif.
Dans l’agro‑alimentaire, la réduction des droits sur les vins, spiritueux et produits transformés ouvre des débouchés supplémentaires, notamment pour les producteurs français. Derrière ces chiffres se joue un enjeu de positionnement : capter la demande d’une élite urbaine indienne en quête de produits « premium ». Cela dans le but de consolider des filières exportatrices déjà tournées vers les marchés extra-européens.
Pour les consommateurs européens, à l’inverse, l’ouverture accrue aux produits indiens se traduira surtout par une intensification de la concurrence sur le textile, chaussures notamment. À court terme, cela peut contribuer à contenir les prix sur des segments sensibles en période d’inflation. Mais le revers est déjà connu : la pression est accrue sur les producteurs européens les moins compétitifs, déjà fragilisés par la concurrence asiatique.
L’accord est globalement positif pour l’UE, mais les gains demeurent limités à l’échelle de l’ensemble du PIB européen. L’enjeu se situe moins dans un « choc de croissance » que dans la réallocation sectorielle et la consolidation de certaines positions industrielles clés.
II. L’accord Inde‑UE : révélateur d’une recomposition géopolitique
La chute des droits de douane entre l’Inde et l’UE apparaît également comme un symptôme de la recomposition des rapports de force mondiaux. Elle traduit la volonté des deux partenaires d’élargir leurs marges de manœuvre face à la polarisation sino-américaine. Le tout en projetant leurs normes et leurs intérêts dans un espace indo‑pacifique devenu central pour le commerce mondial, centre de toute les tensions.
A. Diversification stratégique et rivalités de puissances
Les attaques tarifaires américaines sous l’administration Trump et la montée des tensions avec la Chine ont servi d’électrochoc à Bruxelles comme à New Delhi. Tous deux ont été touchés par des droits de douane unilatéraux sur l’acier, l’aluminium ou certains produits industriels. Cela rappelle la vulnérabilité d’économies trop dépendantes de quelques partenaires dominants.
L’accord commercial apparaît ainsi comme un outil de diversification stratégique. Pour l’Union européenne, il s’agit de réduire progressivement sa dépendance à l’égard du marché chinois, notamment pour les biens intermédiaires et certaines technologies. L’Inde devient alors une base alternative de production et d’approvisionnement dans la région. Les travaux de l’Institut Delors soulignent d’ailleurs cette logique de « chaîne de valeur eurasiatique reconfigurée ». L’Inde deviendrait un pivot industriel complémentaire plutôt que concurrent frontal de la Chine.
Pour l’Inde, la signature avec l’UE complète une stratégie déjà amorcée vis-à-vis d’autres partenaires asiatiques et du Golfe. Delhi envoie un double signal. D’une part à l’Occident, qui voit en elle un contrepoids possible à Pékin. D’autre part aux pays du Sud, qui l’observent comme un modèle potentiel de montée en puissance autonome. L’Inde cherche à capitaliser sur son image de « démocratie émergente » pour s’ériger en alternative politique et économique à la Chine, sans se ranger explicitement dans un camp.
La mer Rouge, l’océan Indien et plus largement l’Indo‑Pacifique constituent le théâtre concret de cette recomposition. La France y déploie notamment une stratégie d’influence qui conjugue présence militaire, protection de ses territoires ultramarins et sécurisation des routes commerciales. Dans ce contexte, l’arrimage renforcé de l’Inde au marché européen par la baisse des droits de douane s’insère dans un mouvement plus vaste de rapprochement stratégique entre l’Indo‑Pacifique et l’Europe.
B. Un laboratoire de normes : climat, numérique et conditions de concurrence
Au-delà des tarifs, l’accord Inde-UE se distingue par l’ampleur de ses chapitres : climat, développement durable, travail, égalité femmes-hommes, numérique, propriété intellectuelle. Autant de domaines où l’Union cherche à imposer ses standards, et où l’Inde entend défendre sa marge d’autonomie.
Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), mis en place par l’UE, illustre bien cette nouvelle grammaire commerciale. En théorie, la baisse des droits de douane sur l’acier, l’aluminium ou certains produits industriels indiens renforce leur compétitivité. En pratique, ces gains peuvent être en partie neutralisés par les taxes carbone européennes, si les producteurs indiens restent très émetteurs. L’ouverture tarifaire crée donc une incitation indirecte à verdir les chaînes de production.
Sur le numérique, la confrontation est plus subtile. L’Inde a développé son propre modèle de souveraineté des données et d’encadrement des grandes plateformes. Dans ce domaine, l’accord commercial risque moins d’aligner l’Inde sur le modèle européen que de créer un espace de négociation permanente. Chaque camp devrait tenter de faire reconnaître ses règles comme références pour les pays tiers.
Dans ces domaines, la baisse des droits de douane n’est donc pas une fin en soi, mais un levier d’influence normative. Elle renforce l’interdépendance entre l’Inde et l’UE, tout en créant un espace de compétition silencieuse. Cela passera donc par une concurrence normative en termes de numérique et de climat, deux leviers d’influence importants pour chaque ensemble.
Conclusion
La chute des droits de douane entre l’Inde et l’Union européenne ne se résume ni à une simple histoire de chiffres ni à un geste symbolique. Elle consacre la montée en puissance d’un axe euro‑indien qui cherche à aménager son propre espace de manœuvre dans un monde de plus en plus fragmenté.
Sur le plan économique, l’accord promet une création de commerce et des gains d’efficacité mesurables, mais modérés à l’échelle globale. Ses effets les plus visibles se joueront sectoriellement. L’essor des exportations indiennes de biens à forte intensité de main-d’œuvre. Une meilleure pénétration des produits industriels et agro-alimentaires européens sur le marché indien. Enfin, une pression accrue sur les producteurs les plus vulnérables des deux côtés.
Sur le plan géopolitique, il consacre une double ambition : pour l’UE, sécuriser des chaînes d’approvisionnement alternatives à la Chine et peser davantage en Indo‑Pacifique. Pour l’Inde, s’affirmer comme partenaire incontournable de l’Occident sans renoncer à son positionnement de puissance autonome.
L’enjeu, désormais, sera de savoir si les perdants potentiels de cette libéralisation seront accompagnés de manière suffisante. Car c’est là que se joue, en dernière instance, la légitimité politique de l’accord pour les deux démocraties. Il faudra transformer une ouverture commerciale ambitieuse en véritable levier de développement partagé. Attention cependant à ne pas créer de nouvelles lignes de fractures sociales déjà bien présentes dans les deux ensembles.
Adrien Ramel
Pour aller plus loin :
- L’Inde et la politique d’accroissement de la puissance par l’énergie
- L’influence grandissante de l’Inde dans une Afrique en recomposition
- Stratégie d’influence française en Indopacifique